La revue d'architecture et de design
Rencontre : Mathias Courtet, du silex au 101ᵉ clocher, le commissaire qui transforme les territoires en récit

Poursuivons notre série dédiée aux rencontres inspirantes, designers, créateurs, intégrés ou non qui façonnent les usages, les services, les produits, les expériences qui arriveront demain dans nos quotidiens… La série de rencontres, sur BED, est là pour ça aussi : prendre le temps, même en été, de mettre en lumière des talents, des métiers qui ne sont que trop peu poussés sur le devant de la scène, avec son humble impact, BED tente de contribuer.
Aujourd’hui, partons à la rencontre de Mathias Courtet, directeur artistique et commissaire d’exposition, le profil, le métier est différents des précédents, mais nous espérons tout aussi passionnant. Nous avons eu la chance d’échanger avec Mathias lors de la rédaction des articles autour du Millénaire de Caen.
Après Alexia Audrain, Céline David, Manon Palie, Tamim Daoudi, Gauthier Flagel, Vincent Gravière, Matthieu Bourgeaux, Agence PAD, Louis Béziau, Elise Burbaud, Arnault Duhem et Alexandre Pain, Galt design, Camille Baron… À qui le tour ? Si vous avez en tête des marques ou structures pour lesquelles vous avez une admiration pour leur positionnement, innovation ou design, nous pourrions partir à la rencontre du ou des designers cachés ! N’hésitez pas.

Christian Boltanski , archives 1988, Nuit Blanche Mayenne , collection Frac Bretagne 📸 Le Kiosque
Qui es tu Mathias ?
Aujourd’hui, je peux dire que je suis devenu directeur artistique et commissaire d’expositions. Avec le temps, mon travail consiste à imaginer des récits à l’échelle d’un lieu, souvent d’une ville, en réunissant artistes, designers, artisans et institutions pour faire émerger des formes situées, en dialogue avec l’histoire, les usages et les savoir-faire.
Depuis plus de vingt ans, je développe cette pratique à la croisée de l’art contemporain, du design et des métiers d’art, au service des territoires. Ce qui m’intéresse, ce n’est jamais l’objet isolé, ni une thématique plaquée sur un événement, mais les conditions dans lesquelles une forme apparaît, ce qu’elle active et ce qu’elle raconte dans un contexte donné.

Portait devant Moleculard Coud de L’atelier Blam & Vincent Leroy – 📸 Chloé Chauveau
Je me méfie des goûts et des tendances, d’autant plus dans un monde très prescripteur, notamment avec les réseaux. Avec le temps, j’ai appris à faire confiance à mon intuition, tout en remettant sans cesse mon ouvrage sur le métier, comme une forme d’introspection sur ce qui est fait, pour envisager d’autres chemins. Cela m’amène à chercher une forme de justesse : faire en sorte que les projets soient à la fois exigeants, situés et accessibles, et qu’ils produisent quelque chose de durable dans les territoires. Car oui, les arts visuels sont durables, et ce depuis la nuit des temps.
Peux-tu nous raconter ton parcours ?
Je viens de la campagne nantaise, d’un environnement profondément marqué par les pratiques manuelles. Mes parents travaillaient dans des métiers de précision, et cette relation au geste et à la fabrication m’a structuré très tôt, je crois. L’un d’eux a travaillé chez LU, une entreprise emblématique à Nantes, où l’on voit comment un simple biscuit peut devenir un récit collectif, presque une culture.
Je sais aujourd’hui que beaucoup de choses viennent de ces éléments, associés à des parents qui emmenaient leurs enfants au musée les jours de pluie.
Lycée, option arts plastiques, puis Beaux-Arts de Rennes, à l’atelier de sérigraphie. J’y ai développé un rapport concret aux images, à leur fabrication et à leur diffusion.
J’ai ensuite occupé mon premier poste en Mayenne, en venant de Rennes, comme médiateur, avant d’en assurer la direction artistique. J’y ai mené une programmation ancrée dans l’art contemporain, avec notamment Claudio Parmiggiani en 2001, Vincent Mauger en 2005, Claire Tabouret en 2013 ou Lionel Sabatté en 2015, ainsi que des expositions en lien avec des collections publiques et privées. En 2018, j’ai été le commissaire de la première exposition, de la collection de Nicolas Libert et Emmanuel Renoird, qui ouvrira en 2027 une fondation en Bretagne.
Ce parcours m’a appris à travailler avec un territoire, ses contraintes, ses ressources et ses publics. C’est dans ce contexte que j’ai créé Nuit Blanche à Mayenne, sans doute l’une des plus petites du monde. Entre 2007 et 2021, cet événement est devenu un véritable terrain d’expérimentation pour penser l’événement dans les arts visuels à l’échelle d’un contexte rural, avec un rayonnement national. On y a notamment vu Jean-Michel Othoniel, Xavier Veilhan, Emmanuelle Roule ou Thomas Roger.
Ce lieu a également accueilli une programmation plus orientée design, avec les premières expositions monographiques de Constance Guisset en 2012, Jean-Baptiste Fastrez, Antoine + Manuel, Baptiste et Jaina ou encore Baptiste Meyniel.

Constance Guisset , salon des illustres, Musée des beaux-arts de Riom . 📸 Studio Guisset
J’ai ensuite travaillé aux côtés de Patrice Chazotte sur la candidature de Clermont-Ferrand au titre de Capitale européenne de la culture 2028.
Cette expérience a renforcé une conviction forte : dans les arts visuels, l’événement ne se limite pas à un moment. Il s’inscrit dans une durée, parce que les œuvres restent, s’installent et transforment les usages.
Jean Baptiste Fastrez, première communion,2019 centre d’art contemporain Mayenne .
Julien Colombier, Théâtre de Saumur. Saumur 2019
Vincent Mauger , sans titre , 2018, Mayenne
Cette dynamique a donné lieu à plusieurs réalisations pérennes, notamment à Riom avec des œuvres de Constance Guisset et Julien Colombier, et à Clermont-Ferrand avec Olivier Vadrot et Simon Genest. Elle s’est également traduite par des expositions de configuration, propres à une candidature européenne, articulées autour des collections, des musées et des territoires.
Aujourd’hui, lorsque l’on fait appel à mes services, mon rôle est double. Dans un premier temps, je capte un pressentiment lié à un contexte et je le rends possible. Une fois cette direction artistique établie, je choisis les artistes, j’accompagne la production, souvent complexe, et je veille à ce que chaque projet trouve sa justesse dans un lieu donné, souvent dans des formats pluridisciplinaires qui, là encore, font récit.

Julien Colombier & Lucas Lorigeon, Altitude 2028, Clermont Ferrand 2021 📸 CFMC
Si notre pays affectionne les typologies claires, je ne défends pas cet état d’esprit. Mes propositions sont profondément liées aux contextes dans lesquels elles s’inscrivent, mais aussi à une histoire plus large des formes. Je défends une certaine générosité des approches, car nos manières de vivre se sont toujours construites à partir de cette tension entre invention, partage et transformation.
vues d’expositions collectives à Riom, Malicornes -sur-Sarthe et Mayenne
On a pas mal parlé de Caen en 2025, peux-tu m’en dire plus ?
Le Millénaire de Caen vient de se terminer il y a quelques mois. Il s’est déployé sur une année et constitue un projet structurant à l’échelle d’une ville et de son agglomération. Né d’une volonté politique, ce temps a été conçu comme un marqueur d’un territoire, mille ans après sa fondation.
Au sein de l’équipe projet de 20 personnes nous avons souhaité et fait collectivement « ce qui fait Caen » ; en particulier pour mon quotidien avec Nicolas Boblin à la direction de la production des grands événements. C’est-à-dire que nous avons, avec toutes les forces vives de la ville, bâti un récit. Un récit que j’ai souhaité collectif, tant dans sa construction que dans son partage.
De l’inauguration à la clôture, en passant par le week-end maritime, la place des arts visuels a été centrale. Elle se matérialise aujourd’hui dans un héritage concret : 37 œuvres pérennes, en lien direct avec le patrimoine, les paysages et les usages. Plus de 40 œuvres ont été installées, dont 37 pérennes, du centre historique jusqu’au littoral, créant une continuité entre les époques et les espaces.
La question des 1000 ans est au cœur des choix : dans les esthétiques, les matériaux, les savoir-faire, de la ferronnerie d’art à la tapisserie de lin, du métal repoussé devenu miroir à la céramique. Cette direction artistique a été construite en 30 mois, avec 37 œuvres, 8 expositions et 467 interlocuteurs autour d’un projet commun.
L’idée était simple : faire de la ville elle-même un lieu d’expérience, au même titre que les grands temps forts, mais avec des œuvres inscrites dans la durée.

Georges Rousse , Caen 2025 , Millénaire de Caen 📸 Chloé Chauveau
Quel est ton rapport au design au quotidien ?
Le design, pour moi, n’est pas une discipline autonome. C’est une manière de penser nos vies à partir des usages, des contraintes et des conditions de production.
Le silex, cette première pierre du design, est pour moi un exemple fondateur : une forme qui transforme radicalement les usages et les modes de vie. Ce qui m’intéresse, ce sont nos modes de vie, et c’est là que le design devient quotidien.
À Caen, cette question s’est déployée sur 1000 ans, dans l’architecture comme dans les arts décoratifs. Le design balaie des questions sociales, techniques, parfois religieuses. C’est sans doute pour cela que j’ai initié le premier concours international d’architecture des cabines de plage.
Dans mon quotidien, le design est partout. Il est multiple, et il est choisi.

Georges Rousse , Caen 2025 , Millénaire de Caen 📸 Chloé Chauveau

5.5 , le 101 eme clocher – Anthony Lebossé & Vincent Barranger, Millénaire de Caen . 2025 📸 Chloé Chauveau
Peux-tu nous expliquer ton rôle sur deux projets du programme ?
Sur le parcours d’œuvres de Caen, mon rôle a été de :
• définir une vision globale (récit du territoire)
• identifier les sites, qu’ils soient naturels, privés, patrimoniaux, classés ou non
• choisir les artistes et designers dans une exigence d’équité
• accompagner chaque production pour un récit au plus juste
• assurer une cohérence d’ensemble, afin que les œuvres soient réellement vécues par toutes et tous
Par exemple :
- le 101e clocher avec 5.5 designers : un geste fort dans le paysage, à la fois signal urbain et point de repère à l’échelle de la ville. Cette pièce illustre bien plusieurs complexités. Une fois l’esquisse réalisée, nous avons dû franchir plusieurs paliers d’autorisations, dans des temporalités très inégales. Sur ce projet, nous avions le Port de Normandie, puisque l’œuvre se situe sur le bassin Saint-Pierre de Caen, mais aussi la Ville de Caen, l’ABF et la DREAL. Cette réalisation est également le fruit d’un mécénat conséquent de Terreal, ce qui implique d’autres formes d’attention. Enfin, toute la chaîne de fabrication est engagée, du poseur à l’horloger.
5.5 , le 101 eme clocher – Anthony Lebossé & Vincent Barranger, Millénaire de Caen . 2025 📸 Chloé Chauveau
- l’œuvre d’Olafur Eliasson dans le château de Caen : ce projet comporte des contraintes liées à l’agenda d’un studio international, à la temporalité et à la faisabilité depuis Berlin. À cela s’ajoute une réglementation très stricte dans un château millénaire, qui plus est en phase de travaux pour son inauguration. Il faut donc coordonner l’ensemble des aspects techniques et des calendriers, dans un récit global comprenant plus de 37 œuvres aux typologies très différentes.

Studio Ólafur Elíasson , Kaléidoscope, Millénaire de Caen . 📸 MBA

Thomas Larbain, Objectif lune , millénaire de caen. 2025 📸 Thomas Larbain
Chaque projet demande un ajustement précis entre intention artistique, contraintes techniques et réalité du site.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement de produire des œuvres, mais de créer des situations qui s’inscrivent dans la vie réelle.

L’amora, Atelier Xavier Noël 📸 Chloé Chauveau
Un autre projet, aussi réalisé pour Caen, passé sur bed : Horloges à marées de Thomas Larbain : un nouveau repère poétique pour Caen
Thomas Larbain, Objectif lune , millénaire de caen. 2025 📸 Thomas Larbain
As-tu eu des choix forts à faire ?
Oui, constamment. Choisir où intervenir, avec qui et sous quelle forme. Inscrire des œuvres dans des lieux parfois inattendus.
La grande difficulté a été de produire du pérenne plutôt que de l’événementiel, en seulement 30 mois.
Chaque choix engage une vision du territoire et de la manière dont on vit avec, aujourd’hui. Par exemple, le fait que les pièces ne doivent pas occasionner de gêne dans des usages contraints de l’espace public (Élise Bonduelle au château de Caen, les 5.5 à proximité d’une base de canoë, ou encore un lustre dans un lieu religieux).
En quoi la ville et les collectivités ont-elles un rôle à jouer ?
Elles sont déterminantes.
Elles permettent de créer les conditions de production, mais surtout d’inscrire les projets dans le temps long, ce qui est essentiel dans mon travail.
À Caen et à Caen la mer, tout a été rendu possible grâce à cet engagement. J’ai travaillé avec 467 interlocuteurs en direct, et c’était nécessaire pour que le projet relie réellement culture, urbanisme, tourisme et économie.
D’après toi, qu’est-ce qui manque ailleurs ?
Je ne connais pas “l’ailleurs”, même si c’est tentant d’y aller.
Mais je peux dire qu’à Caen, j’ai bénéficié d’une feuille de route politique claire et assumée, et cela change tout.
Souvent, ce qui manque, c’est du temps et une capacité à prendre des risques.
Nous vivons dans un monde qui prétend éviter le risque, mais qui est en réalité traversé de tensions profondes, où le risque est bien présent.
Ce qui a fait la différence à Caen, c’est que le projet n’a pas été pensé comme un événement, mais comme une transformation.
Quelle est la suite du projet ?
La suite, c’est la vie des œuvres. Leur entretien, leur transmission, mais surtout leur appropriation.
Vivre avec des œuvres d’art est à la fois un besoin fondamental et un luxe nécessaire.
En quoi cela façonne la ville ?
Ces projets transforment la manière de voir et de vivre la ville. Aujourd’hui, les images parlent d’elles-mêmes 😊
Ils créent des repères, des usages, des images.
Ils participent à l’attractivité, mais surtout à une appropriation par les habitants.
La ville devient un espace de récit, et c’est précisément ce que j’ai cherché à construire.
Des créations à la limite entre art et design ?
C’est un sujet central dans mes recherches.
Si j’ai accepté cette direction artistique, c’est aussi parce que cette question, à l’échelle de 1000 ans, n’existe pas du point de vue de l’histoire de l’art. Elle est en revanche profondément contemporaine. D’autant qu’aujourd’hui, beaucoup de projets échappent aux catégories, ce qui complexifie les choses. Et puis, on n’a qu’une vie pour s’en saisir.
De quoi est fait ton quotidien maintenant ?
De rencontres, de déplacements bien que je viens juste de finir une grosse exposition au Jardin des arts – Sevres.
Intitulée À nous deux, elle explore les liens et les zones de friction évoqués dans cet entretien. Sous la direction artistique de Patrice Chazotte, j’ai invité 13 duos, designers, artistes et artisans d’art. Cet ensemble, scénographié par PLI, rend lisible ce qui, pour moi, coule de source : tout ne fait qu’un.
Sinon, je me suis remis en mouvement. Je traverse les territoires, j’observe ce qui se fait, comment cela se fait, et comment cela peut se raconter. A la rentrée je serais à Aubusson pour une nouvelle exposition que l’on m’a confiée. Un nouveau récit avec cette fois de la peinture avec notamment Nina Childress ou encore Ernest T et son Douanier Rousseau.
En quoi le design a un rôle majeur aujourd’hui ?
Le design a toujours eu un rôle majeur. Mais aujourd’hui, il est au cœur des transformations contemporaines, notamment par sa dimension technologique.
Il agit sur les usages, les modes de production et les enjeux écologiques.
Son rôle n’est pas seulement d’optimiser, mais de questionner et de proposer d’autres manières de faire.
Peux-tu citer un jeune talent ?
Mission impossible 😊 Mais je suis très attaché aux jeunes générations, d’autant que les questions de récit que je développe dans mes projets y sont aujourd’hui particulièrement prégnantes.
Je pense à Tom Nadan ou Denis Macrez, que l’on retrouve cette année au Salon de Montrouge, mais aussi au travail de Delphine Denereaz. Et puis je pense aussi au designer Guillaume Thireau que j’ai accompagné pour sa première pièce pérenne pour le parc naturel sensible de la vallée de Saint Calais du Désert.
Ce sont des démarches très différentes, mais qui ont en commun cette capacité à construire des formes profondément ancrées dans leur époque et dans les contextes où elles prennent place, et ça j’en suis friand !
Merci à Mathias pour son temps, son écoute et sa patience, nous suivrons avec attention les prochains projets sur lesquels il sera mobilisé ou missionné !
En savoir plus sur le profil : Mathias Courtet
Mathias Courtet is a French artistic director and exhibition curator working at the intersection of contemporary art, design and craft. In this August interview for Blog Esprit Design, he explains why he builds narratives at the scale of a city rather than around isolated objects. Trained at the Beaux-Arts in Rennes, in the screen printing studio, he spent two decades in Mayenne, where he created one of the smallest Nuit Blanche events in the world and hosted early solo shows by designers including Constance Guisset and Jean-Baptiste Fastrez. He later worked on Clermont-Ferrand’s bid for European Capital of Culture 2028.His most recent project is the Millénaire de Caen, a year long programme marking a thousand years of the Norman city. Under his artistic direction, more than forty works were installed, thirty seven of them permanent, from the historic centre to the coastline. Materials carry the story: art ironwork, linen tapestry, repoussé metal turned into mirror, ceramic and terracotta, as in the 101st bell tower by Studio 5.5. He also discusses production constraints, heritage regulations, the role of local authorities, and why design, starting with flint, is above all a way of shaping everyday life.










































