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Rencontre : Louis Thibault et Antoine Gibert, le duo GALT qui remet l’artisan au cœur du design industriel

Les terrasses se remplissent, les agendas se vident un peu et les envies de grand air reprennent le dessus avec ces fortes chaleurs. La série de rencontres, type portrait sur BED, est là pour ça aussi : prendre le temps, en plein été, de mettre en lumière des talents qui ne sont que trop peu en avant sur la scène médiatique du design.
Aujourd’hui, nous allons un peu plus loin dans notre exploration de ceux qui innovent, avec un duo qui a fait le choix, après plus de dix ans chacun passés en agence et en maison de luxe, de fonder leur propre studio. Louis Thibault et Antoine Gibert ont créé GALT en août 2025, structure de design industriel au service des maisons et des fabricants de mobilier.
Après Alexia Audrain, Céline David, Manon Palie, Tamim Daoudi, Gauthier Flagel, Vincent Gravière, Matthieu Bourgeaux, Agence PAD, Louis Béziau, Elise Burbaud, Arnault Duhem et Alexandre Pain… A qui le tour ?
Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?
LT : Moi c’est Louis Thibault (LT), j’ai 37 ans et je suis ingénieur et designer. Je suis diplômé des Arts et Métiers et de Créapole ESDI. J’ai principalement travaillé en bureau d’études en tant qu’ingénieur en conception mécanique avant de me spécialiser dans le luxe.J’ai notamment passé 5 ans chez Hermès Maison en tant que responsable du développement technique des luminaires jusqu’en 2024 avant de créer GALT avec Antoine.
AG : Moi c’est Antoine Gibert (AG), j’ai 35 ans et je suis designer produit en agence de design global depuis plus de 10 ans. Je suis diplômé de l’école Boulle en DMA Tapisserie et Décoration, puis j’ai obtenu un Master en design produit et innovation à CRÉAPOLE ESDI.

©Luca Bonnefille
Quels sont vs parcours respectifs ?
LT :
Quasiment dès ma sortie d’école d’ingénieur en 2013, j’ai décidé que je voulais aussi être designer. Pas l’un ou l’autre, les deux.
J’ai donc choisi très tôt d’une part de reprendre des études de design, et d’autre part d’orienter ma carrière vers les bureaux d’études en conception mécanique. J’ai suivi 2 ans de cours du soir à Créapole et en parallèle je suis rentré chez Ametra Ingénierie où je resterai 5 ans, ce qui me permettra de multiplier les expériences dans l’industrie (Orano, Safran, Thales, Parrot etc.).
En 2016, je prends un congé de formation à Créapole et c’est durant cette année que je vais (re)faire la connaissance d’Antoine qui travaille chez IOTA où je fais mon stage. Lui et moi nous sommes rencontrés un an plus tôt dans un avion (véridique !) alors que nous étions en mission pour le même client. Quand on se retrouve, on acquiert très vite la conviction qu’il y a une vraie alchimie entre nous et qu’il faut qu’on travaille ensemble, et on va construire notre projet tout doucement, brique par brique.
En sortant de Créapole, je vais être envoyé 2 ans chez Vuitton au pôle pièces métalliques de la branche maroquinerie pour finalement rentrer en CDI chez Hermès en 2019 en tant que responsable du développement technique des luminaires au sein du pôle Hermès Maison. J’y resterai 5 ans avant de créer GALT en 2024.
AG : Pour ma part, j’ai réalisé mon stage de fin d’études chez BMW à Los Angeles puis j’ai été embauché dès ma sortie d’école par deux de mes anciens professeurs pour rejoindre l’équipe de IOTA Design. J’y suis resté 11 ans et j’ai pu travailler sur des missions aussi variées que le portefeuille client de l’agence : des intérieurs de voiture au sac de golf, du casque de VR (réalité virtuelle) en passant par le télescope, les vêtements de sport, l’architecture commerciale et le branding.
Ça pourrait sembler monotone de rester aussi longtemps dans la même agence, mais en réalité nos missions étaient à chaque fois complètement différentes les unes des autres. J’ai donc énormément appris sur le métier de designer et sur la stratégie du design industriel au sens large. C’est cette expérience que j’essaie de mettre à profit avec GALT : monter ce studio avec Louis c’est un challenge et c’est l’aboutissement de longues discussions pour apprendre à collaborer et à faire une force de nos compétences complémentaires.

©Luca Bonnefille

©Luca Bonnefille
Quels sont vos projets du moment ?
Le studio GALT a été officiellement créé en août 2025, c’est donc très récent ! La majeure partie de notre activité actuelle c’est tout simplement la prospection et la création de nos portfolios successifs (on essaie d’en sortir un par an) qui nous permettent de nous exercer mais aussi de présenter notre identité créative propre, dans l’espoir que certaines des pièces dessinées attirent l’attention d’un éditeur.
En parallèle, on nous a confié nos premiers projets officiels : une lampe pour un fabricant de luminaires, une table pour un ébéniste qui souhaite créer sa propre marque et peut-être une collection de luminaires pour un éditeur de mobilier, mais difficile d’en dire plus à ce stade. En parallèle, on a aussi été mis en relation avec le réseau des EPV du Grand-Est qui a apprécié notre démarche de mise en valeur du travail des artisans et nous a proposé d’intervenir à l’occasion de l’une de leurs rencontres avec la création d’un meuble sur-mesure.

Thibault chez un souffleur de verre (Glassworks GmBH)

Thibault à l’école d’art de Belfort prise pendant une séance de cours de nu
Quelles sont les différences de vos profils vis à vis d’autres designers ?
AG : Une de mes forces, c’est tout simplement ma longue expérience du design en agence. J’y ai développé une capacité à répondre à tout type de demande et sans avoir besoin de m’adapter à chaque typologie de clients.
Avec l’expérience, notre position en tant que designer change.
On gagne évidemment en confiance, mais c’est toujours intéressant de voir comment l’approche des clients change. On m’a dit un jour quand j’étais étudiant : « Le temps joue pour toi ! » et j’ai compris. Jeune, on attendait de moi que je sois force de proposition par mes dessins et mes idées ; on cherchait à valider le pourquoi et le comment du projet.
Plus tard, c’est différent, le défi n’est plus le même. Aujourd’hui, on n’attend plus de moi que j’explique les fondations d’une proposition, mais que je sois porteur d’une finalité, d’une réponse. Et cela laisse plus de place à l’émotion dans un projet.

©Luca Bonnefille
LT : Personnellement, ma pratique du design vient d’abord de celle du dessin.
Aujourd’hui encore, je continue de prendre des cours de modèle vivant pour me perfectionner.
En prépa et en école d’ingénieur, mes profs de dessin industriel s’amusaient du fait que j’ajoutais systématiquement des jolies courbes, des détails esthétiques et/ou ergonomiques aux pièces à concevoir. Pour moi, c’était comme un défi supplémentaire : la fonctionnalité à elle seule n’est pas un aboutissement. Le dessin et la conception vont rester deux aspirations distinctes jusqu’à ma rencontre avec Alexandre Fougea et peu après Bekim Usaku qui me feront découvrir le design industriel.

Vous êtes un duo, avec un nouveau projet, une nouvelle entité lancée, quelle est votre offre, votre valeur, à qui parlez-vous ?
L’offre de GALT est très simple : du design industriel pour les maisons et les fabricants/éditeurs de mobilier qui souhaitent s’assurer que les pièces seront non seulement très belles mais aussi bien conçues, de sorte à pouvoir passer en production sans accroc.
Notre expertise repose sur une connaissance fine des matières et des techniques de fabrication, acquise grâce à nos expériences variées. La complémentarité de nos profils nous permet d’avoir une vision globale des projets, de la création jusqu’à la mise en production.
Nous cultivons une approche très « terrain » en essayant d’impliquer au maximum les artisans et en intégrant leurs contraintes.
Ce sont eux qui réaliseront les pièces in fine. Nous nous adressons donc en particulier aux maisons et fabricants n’ayant pas de bureau d’études ou de designer en interne et qui souhaitent des projets clefs en main, pour pouvoir se concentrer sur la fabrication, la commercialisation et la communication.
Avez-vous des projets « passion » en complément de vos activités ?
GA : Cela fait quelques années que je pratique la poterie mais un peu en dents de scie, en fonction du temps que j’ai à y consacrer. J’ai recommencé il y a quelques mois et j’ai réussi à sortir quelques pièces dont je suis hyper fier, ça m’a motivé à être un peu plus régulier.
LT : Moi je me suis mis à la sérigraphie il y a un peu plus d’un an et je m’éclate ! Cela me permet de refaire de l’illustration et de faire des choses vraiment pour moi. À côté de ça, je cuisine beaucoup, c’est un plaisir et ça me change les idées.
Avez-vous une anecdote marquante autour d’un de tes projets ?
LT : j’ai eu la chance de rencontrer Grégoire de Lafforest chez Hermès et de collaborer avec lui sur un certain nombre de projets. C’est quelqu’un dont je suis très admiratif, il a un sens du dessin qui est impressionnant et il est d’une bienveillance et d’une gentillesse rares.
On a fini par devenir amis et un jour alors qu’on parlait de design et que je lui montre mes travaux, la discussion dérive sur les pièces de mobilier qui nous ont marquées l’un et l’autre. Sans hésiter, je lui parle du paravent Ara, un splendide paravent bleu en bois laqué que j’avais vu dans un magazine et qui m’avait littéralement scotché.
Je lui dis sans ciller (et en toute sincérité!) que cela fait partie des quelques pièces qui m’ont poussées à devenir designer. Il a éclaté de rire. C’est lui qui l’avait dessiné !
Quel rôle le design joue-t-il selon vous dans la société actuelle et celle de demain ?
Les grandes maisons de luxe ont des besoins cycliques inhérentes au renouvellement des collections, aux changements de modes. En proposant leurs collections propres, s’appuyant sur leur savoir-faire et leur outil industriel, ils peuvent s’affranchir de cette dépendance et pérenniser financièrement leurs ateliers.
Ils pourraient ainsi ouvrir la voie au recrutement et à la formation des jeunes, pour transmettre le patrimoine incroyablement riche dont nous avons la chance de bénéficier en France. En tant que designers, c’est un honneur et un privilège de pouvoir apporter notre modeste pierre à l’édifice en mettant les artisans à l’honneur.
Comment les designers peuvent-ils faire bouger les lignes aujourd’hui ?
Les fabricants qui travaillent pour les grandes maisons doivent pouvoir proposer au grand public des collections indépendantes pour susciter l’intérêt et encourager à une consommation raisonnée. Des pièces bien faites, durables et visuellement fortes, des « instant classics ».
Dans cette démarche, les designers portent aussi une part de responsabilité,
ils doivent remettre la matière et le geste au centre de la création et sortir de cette approche mortifère du « less is more » qui tente parfois de justifier les créations les plus convenues et les plus ennuyeuses.
Il faut avoir le courage d’assumer que l’on ne s’adresse pas forcément à tout le monde. En ce sens, l’IA pourrait être une chance pour la création. En ouvrant le champ des possibles de manière exponentielle, elle fait à nouveau rêver et pourrait potentiellement ressusciter le goût pour l’ornementation. Cela forcerait les designers à sortir de leur zone de confort et mettrait à l’honneur les artisans et la virtuosité de leur savoir-faire, puisque quoi que l’IA puisse générer, ce sera toujours à eux de fabriquer.
Quels conseils donneriez-vous aux étudiants en design et aux jeunes diplômés ?
AG : Je leur dirais de tenter, de ne pas avoir peur d’échouer. Le piège du designer, c’est de ne pas vouloir accepter la part d’imprévu et d’émotion dans un projet. Je leur dirais : n’ayez pas peur du beau.
C’est en cherchant ce qu’est le beau qu’on définit notre identité
LT : Moi je dirais aux élèves ingénieurs que technique et esthétique ne sont pas incompatibles. Au contraire, de mon expérience, c’est souvent en tentant de satisfaire les deux en même temps qu’on crée les produits les plus réussis et les plus marquants.
Quels sont selon vous les principaux défis pour les designers de demain ?
GA : Il faut admettre qu’aujourd’hui, l’IA (Intelligence Artificielle) couvre de plus en plus la toile de pensée et les discussions actuelles entre designers. Elle touche à une corde sensible pour un designer : elle remet nécessairement en cause sa créativité et sa façon d’aborder son métier.
Mais il faut bien comprendre que la créativité n’est pas un objectif, une fin en soi. C’est un cheminement.
Pour GALT, l’IA est un outil. Un outil puissant, un accélérateur de décision et de représentation. Nous l’utilisons pour nous inspirer, pour expérimenter, comme un optimisateur de nos rendus ou pour mettre en scène nos produits de manière plus convaincante. Le principal défi de l’IA, c’est la rapidité à laquelle elle évolue et s’invente. Elle nous pousse à nous réinventer, à reformuler nos process et à chercher à trouver ce que l’IA ne serait pas capable d’inventer. De ce point de vue, c’est un motivateur.
Quelle personne est une source d’inspiration ?
LT : j’ai toujours été un très admiratif du travail de Philippe Nigro pour Hermès, du point de vue esthétique mais aussi du point de vue technique puisque j’ai eu la chance de pouvoir étudier ses pièces sous toutes leurs coutures à l’époque où je travaillais chez Hermès Maison. Pour moi c’est une réussite absolue, qui conjugue le respect de l’identité de la marque, un travail de ligne remarquable et un équilibre simplicité/technicité parfait.
Que pouvons-nous vous souhaiter pour la suite ?
GALT : Il faut nous souhaiter plein de beaux projets, de belles rencontres. C’est déjà un plaisir de travailler au quotidien avec son meilleur pote, et c’est encore mieux quand on est mis au défi sur des projets ambitieux !
Merci à Louis et Antoine pour leur temps et disponibilité, j’espère que cette nouvelle interview éveillera votre curiosité, n’hésitez pas à tester, à prendre contact avec eux, designers, ingénieurs, passés par BMW, IOTA ou HERMES, le parcours est marquant…
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©Luca Bonnefille












































