La revue d'architecture et de design
Rencontre : Colin GALLOIS, ingénieur et designer fondateur d’EPPUR développant le 1er système de freinage pour fauteuils roulants

Poursuivons notre série de rencontres à la découverte des studios, marques, agences, designers qui gravitent autour de BED et qui nous inspirent en ce début d’année 2026 ! Aujourd’hui, nous allons un peu plus loin dans notre exploration de ceux qui innovent, avec un profil d’ingénieur, designer et entrepreneur ! Nous espérons que son histoire, éveillera des consciences, suscitera des vocations, intéressera les experts du design, pour que le handicap soit pleinement considéré et aussi l’objet de toutes les attentions
Après Alexia Audrain, Céline David, Manon Palie, Tamim Daoudi, Gauthier Flagel, Vincent Gravière, Matthieu Bourgeaux, Agence PAD, Louis Béziau… A qui le tour ?
Peux-tu te présenter en quelques lignes ?
Je m’appelle Colin GALLOIS, j’ai 33 ans, j’ai grandi en Bretagne, je suis ingénieur et designer depuis une dizaine d’années et désormais entrepreneur depuis 6 ans. Après plusieurs années à créer des produits de mobilité chez BTWIN, la marque de cycles de DECATHLON, j’ai cofondé EPPUR en 2020 avec deux amis : Lancelot Durand et Matthias Portellano. EPPUR est né d’une scène surréaliste : j’ai croisé il y a quelques années une personne en fauteuil roulant qui n’arrivait pas à freiner son fauteuil dans une pente.
J’ai réalisé à ce moment-là qu’il n’y avait pas de freins sur les fauteuils roulants et que la seule option était d’utiliser ses mains comme des plaquettes de freins. Avec EPPUR, on a donc décidé d’y remédier : on conçoit les premiers systèmes de freinages pour fauteuils roulants au monde, qu’on commercialise désormais dans une vingtaine de pays.
D’où tu viens ?
Après avoir rêvé d’être pilote de ligne pendant toute ma jeunesse et avoir choisi la voie des études scientifiques puis la prépa pour cette raison, j’ai échoué à deux reprises au concours, sonnant la nécessité de revoir – au moins momentanément – ce seul et unique projet de carrière depuis mon plus jeune âge… Cette phase d’introspection forcée m’a permis d’identifier une passion naissante pour la conception découverte en prépa (les réflexions autour de la matière, du dimensionnement des objets, …) et de faire remonter une vieille fascination pour les beaux produits, née grâce à mon oncle, artiste et passionné de design.
J’ai donc décidé d’intégrer l’UTC (Université de Technologie de Compiègne), en Ingénierie du Design Industriel, seule formation qui me semblait fusionner à merveille mon bagage scientifique et mon désir d’apprendre à concevoir autrement, pas seulement dictées par les lois de la physique, mais aussi avec des considérations ergonomiques, esthétiques, et surtout en mettant l’utilisateur au coeur de la réflexion. Après ces 3 années, enrichies par d’autres regards sur ces thématiques grâce à un semestre à Singapour puis dans une université en Laponie Suédoise (le graal pour un jeune étudiant en design, qui plus est passionné de Hockey), vint la question cruciale de mon premier boulot.
A nouveau, afin d’allier au mieux la science et l’esthétique, la fonction et la forme, l’ingénierie et le design – du moins comme on l’entend en France – j’ai frappé à la porte de DECATHLON, une des rares entreprises qui me semblait justement ne pas trop opposer ces notions. Et ça m’a beaucoup plu et plutôt bien réussi car j’y suis resté 6 ans, avant de fonder EPPUR.
Peux-tu nous expliquer ton rôle ?
L’organisation de l’équipe. On a des profils assez similaires avec Lancelot. Identiques à vrai dire. UTC en design puis DECATHLON, on a d’ailleurs beaucoup bossé à deux chez DECATHLON et c’est ce qui nous a donné envie de nous lancer en créant EPPUR. Mais lancer une boite ça mobilise des compétences un peu plus variées qu’un projet de design et il a bien fallu qu’on se répartisse les rôles. Assez naturellement, comme j’avais déjà une appétence et de l’expérience sur la partie économique et managériale on s’est lancé avec le deal suivant : je m’occupe de la boîte (finance, commerce, marketing, communication, RH, …) et Lancelot s’occupe du produit (design, R&D, réglementaire, …).
Puis quelques mois après, Matthias nous a rejoints pour compléter le trio en y apportant son expérience sur l’industrialisation et la supply. 6 ans après, on a toujours quasiment la même répartition appuyés par Florence en Marketing et Communication, David sur la partie Commerciale et Gonçalo sur les Achats, Logistique et SAV.
Quelles sont les dernières actualités de la boîte ?
Notre dernière grosse actualité c’est la sortie de notre deuxième produit : SKEED.
On a sorti notre premier produit DREEFT en février 2023 et on le commercialise depuis 3 ans maintenant. Ces premières années en “vie réelle”, à l’écoute de nos premiers clients nous ont permis de réaliser que DREEFT ne touchait qu’une partie des utilisateurs de fauteuils roulants, et ce pour 2 raisons :
- notre roue DREEFT est plus lourde qu’une roue traditionnelle et cet embonpoint se fait sentir lors des transferts quand on porte les roues à bout de bras
- DREEFT induit un petit jeu dans la main courante (permettant d’actionner la marche avant, la marche arrière, le freinage) et complexifie le deux-roues “wheeling”
DREEFT a donc séduit les utilisateurs de fauteuils ayant le plus souvent des affections aux membres supérieurs et pour qui l’actionnement très intuitif de DREEFT est important, mais qui font peu de transferts et de wheeling. Au contraire, DREEFT avait du mal à convaincre des utilisateurs très actifs et faisant beaucoup de transferts et de deux-roues.
Pour continuer notre mission d’améliorer la mobilité pour tous, on a donc dû réinventer la roue, deux fois. On a rapidement repris la R&D, et lancé la conception d’un deuxième produit plus léger et permettant le wheeling afin de compléter notre gamme.
Et on ne compte pas s’arrêter là en continuant de développer de nouveaux produits dans les prochaines années !
En quoi BED est important pour toi ?
C’est un média que je suis depuis plus de 10 ans, depuis mon entrée en école d’ingénieur et de design et qui me permet de découvrir de nouvelles personnalités du design, de nouveaux projets, de m’informer, de m’inspirer, c’est un bel honneur que de répondre à vos questions aujourd’hui !
Suite au lancement de votre projet, quelles sont les nouveautés ?
Mis à part la sortie de ce nouveau produit (et des futurs!), nous avons beaucoup de travail sur le fait de faire connaître nos produits et leurs bénéfices aux utilisateurs, mais aussi aux prescripteurs de ces produits. Même en France où nous sommes présents depuis près de 3 ans maintenant, tout le monde ne connaît pas nos produits.
C’est un travail de longue haleine mais notre ambition est qu’au même titre qu’on ne se pose pas la question d’avoir des freins sur son vélo, il devienne standard de s’équiper de nos freins sur les fauteuils roulants. Pour ce faire, on œuvre aussi à ce que nos solutions soient mieux prises en charge en mettant en avant leurs bénéfices, afin que le reste à charge soit le moins important possible pour l’utilisateur.
Nous avons par exemple travaillé pendant 3 ans à la réalisation d’une étude clinique sur DREEFT démontrant ses bénéfices pour l’utilisateur. En parallèle on se développe aussi à l’étranger puisque dans beaucoup de pays les utilisateurs de fauteuils sont confrontés aux mêmes problématiques. On est déjà présents dans une vingtaine de pays, et on continue !
Quel est ton rapport au design ?
Que ce soit chez DECATHLON ou chez EPPUR, j’ai toujours souhaité créer des produits répondant à une forte problématique d’usage et ayant un impact dans le quotidien des utilisateurs. Le design et la création de produit au sens large sont pour moi des outils au service d’une mission qui a du sens pour moi, et qui – selon moi – fait avancer notre société dans le bon sens.
Chez DECATHLON j’ai eu le plaisir de créer beaucoup de produits facilitant la pratique du vélo pour les enfants et participant donc à favoriser l’adoption des mobilités douces par les citoyens de demain, et j’ai choisi d’arrêter pour mener une mission qui avait encore plus de sens pour moi, celle de d’améliorer la mobilité des utilisateurs de fauteuils roulants avec EPPUR.
Avez-vous eu des choix forts à faire ?
Bien sûr. Le premier ça a sans doute été de quitter un job de rêve dans une super boite pour monter la nôtre ! Sur le plan industriel, connaissant bien l’industrie du vélo on aurait pu se lancer avec une production asiatique qui aurait eu l’intérêt de coût de production plus bas. Néanmoins on a lancé notre société en période post-covid et bien conscients de la complexité et du coût logistique à lancer une boite avec son outil industriel à l’autre bout du monde.
Au lieu de ça, nos produits sont assemblés à Lille à 5 minutes de nos bureaux et on ne regrettera jamais d’avoir fait ce choix. Quand tu lances un produit aussi innovant, que tu as conçu de A à Z et dont il a fallu aussi penser l’industrialisation, forcément, y’a des ajustements à faire, et quand tu peux aller les faire directement sur la ligne de prod en y allant en trottinette depuis le bureau et faire 30 allers-retours par jours s’il le faut, ça n’a pas de prix !
On a aussi dû très tôt faire un choix concernant notre modèle de développement industriel : travailler directement avec un fabricant de fauteuil roulant en intégration sur ses fauteuils ou créer un produit indépendant qui se monte sur tous modèles et toutes marques de fauteuils ?
Le premier modèle présentait l’avantage des volumes et de la facilité de distribution mais nous rendait dépendants d’une exclusivité avec une marque. Pour cette raison, on a choisi la deuxième voie, plus en lien avec nos valeurs et notre vision de l’accessibilité de la mobilité, quelle que soit la marque ou le modèle de fauteuil de l’utilisateur.
Le chemin a été plus difficile, notamment concernant la R&D pour la compatibilité avec les différents fauteuils ainsi que pour la distribution car il a fallu nous-mêmes nous faire une place sur ce marché, mais on est convaincu que ça rend EPPUR plus résiliente et ça nous permet maintenant de collaborer avec beaucoup de marques de fauteuils roulants sans exclusivité .
En quoi le designer a son rôle à jouer face à l’inclusivité, au traitement des maladies ou prise en charge de pathologie de certaines personnes ?
Le designer à BIEN SÛR un rôle clef à jouer dans le domaine de la Santé ! Il est complémentaire à celui des professionnels de santé, et dans un domaine où les moyens se font de plus en plus rare et où les services de santé sont de plus en plus saturés, le designer doit permettre de repenser les produits et les services en mettant au coeur de l’équation les patients et les professionnels pour faciliter leur quotidien, gagner en fluidité, en confort, en efficacité, en qualité de travail. Tout le monde ne pense pas à pousser les portes d’un hôpital ou d’un centre de rééducation, pour observer les soignants, ou à interroger des patients sur les besoins liés à leur pathologie ou leur handicap. La diversité des besoins couplée à leur opacité pour le grand public font que malheureusement il reste encore beaucoup à faire !
De quoi est fait ton quotidien ?
On a la chance d’avoir nos bureaux au BTWIN Village, au cœur du site de conception de DECATHLON dédié à la mobilité. On y a une centaine de m2 de bureaux avec l’équipe, dans un environnement hyper stimulant, et hyper bien équipé pour concevoir avec notamment des ateliers de prototypage et un laboratoire d’additive manufacturing, tous ça à 500m de l’usine d’assemblage de vélos dans laquelle on a installé notre ligne de production : le rêve !
En ce qui concerne mon agenda, je suis le plus souvent au bureau et mes journées sont rythmées par les échanges avec l’équipe ou avec nos clients et nos partenaires, mais aussi par les priorités stratégiques du moment, qui sont très variées au vue de notre petite équipe et de la largeur du spectre de nos responsabilités. Je ne m’ennuie pas, même si c’est sûr que je ne passe quasiment plus de temps à dessiner ou à modéliser … et ça me manque un peu !
As-tu d’autres projets en parallèle ? ou de futures ?
Non, je consacre beaucoup de temps à EPPUR et je n’ai pas d’autres projets en parallèle, si ce n’est celui d’être présent pour ma famille et pour mes amis !
Quels seraient tes conseils aux étudiants en design / jeunes générations ?
Mon conseil pour les plus jeunes (mais il n’est pas trop tard pour les plus vieux!) c’est de s’engager dans des études puis dans un métier qui a du sens pour eux et qui fait évoluer – rapidement – notre société vers plus de responsabilité environnementale, vers des modes de vie et de consommation raisonnés et décarbonés, que ce soit dans la santé, dans l’éducation, dans la mobilité, dans l’industrie, dans l’agriculture…
Ce qui est flippant c’est à quel point la tâche paraît grande, mais c’est passionnant tant ces changements sont nécessaires et à quels point ils impactent tous les champs de la société. Je trouve que Lancelot en parle parfaitement dans la leçon inaugurale donnée à l’occasion de la rentrée dernière à l’UTC.
En quoi le design à un rôle majeur dans la société actuelle / demain ?
Dans un contexte où nos modes de vies vont drastiquement changer (de manière subie ou préparée) il me paraît logique que le designer ait un rôle majeur à jouer en repensant les usages, les objets, les services pour participer, au mieux à cette anticipation, ou au pire à cette adaptation.
Par ailleurs, une partie du métier de designer visant à créer de nouveaux produits, parfois dans des quantitées astronomiques, je trouve qu’il en est de la responsabilité de chaque designer de se questionner sur la valeur ajouté des produits qu’il crée et de leur légitimité à puiser encore un peu plus dans les ressources (finies) de notre planète.
Peux-tu me citer un jeune talent que tu souhaites mettre en lumière ?
Dans notre domaine, je pense tout de suite à Omni, une startup fondée quasiment en même temps qu’EPPUR et qui, elle aussi, vise à faciliter la mobilité des utilisateurs de fauteuils roulants en leur permettant d’utiliser une trottinette électrique en la liant à son fauteuil pour le motoriser !
Dans un tout autre registre, étant passionné de musique électronique, je pense à Xavier Garcia et son projet Hack!n Toy$ qui a mis au point un système de design modulaire permettant de co-concevoir avec des artistes leurs propres contrôleurs midi, parfaitement adaptés à leur besoins, contrairement à la standardisation proposée par les industriels et en permettant démocratisant une production locale.
Peux tu citer une personne inspirante ?
Au début de mes études, j’ai beaucoup été inspiré par James Dyson et plus globalement par le design anglo-saxon dans sa capacité à ne pas opposer le l’esthétique et la technique, les artistes et les scientifiques, mais à rassembler dans une même équipe, autour du produit et de son utilisateur, des Designers de profils variés aux visions et aux compétences complémentaires.
Aujourd’hui je suis davantage inspiré par des designers dont le travail est tourné vers la recherche d’une société soutenable et désirable comme Corentin de Chatelperron et Caroline Pultz du Low-Tech Lab par exemple ! (nous avions dédié un article à relire par ici)
Merci beaucoup pour cet échange Colin, un véritable plaisir de pouvoir contribuer, aider à notre manière !
En savoir plus sur la société : EPPUR



































































