La revue d'architecture et de design
Rencontre : Elise Burbaud, une designer optimiste de luminaires et objets en bronze pour de grandes maisons

Poursuivons notre série de rencontres à la découverte des studios, marques, agences, designers qui gravitent autour de BED et qui nous inspirent en ce début d’année 2026 ! Aujourd’hui, nous allons un peu plus loin dans notre exploration de ceux qui innovent, avec un profil qui mêle créativité, expertise technique et engagement humain fort.
Nous espérons que ces histoires éveilleront des consciences, susciteront des vocations et intéresseront tous les passionnés de design, pour que chaque projet soit pensé avec soin, vision et générosité.
Après Alexia Audrain, Céline David, Manon Palie, Tamim Daoudi, Gauthier Flagel, Vincent Gravière, Matthieu Bourgeaux, Agence PAD, Louis Béziau et Colin Gallois fondateur d’EPPUR qui nous a montré que le design peut littéralement changer la vie des gens… À qui le tour ?

©Cyclon Valleye
Peux-tu te présenter en quelques lignes ? Quel est ton parcours, école etc..
Je suis Elise Burbaud, une designer optimiste qui ouvre les portes qu’on lui présente. J’ai fait mon cursus il y a une dizaine d’années à l’EDNA (L’École de design Nantes Atlantique) en double Master axé design produit avec un focus innovation responsable et à l’IAE plus centré design management. Cette complémentarité m’a permis d’intégrer facilement des PME et start up grâce à une vision plus globale du design.
J’ai d’abord commencé chez Decathlon Innovation en concevant des produits de natation pour les enfants. Ensuite pendant quelques années j’ai fait du design de luminaires pour la grande distribution puis je suis revenue au design d’usage avec des ustensiles de cuisine pour enfants chez Chefclub. Par la suite, j’ai eu l’opportunité d’être formée à la bronzerie d’art et depuis 2 ans je suis designer de luminaires et objets en bronze pour de grandes maisons.
Quels sont tes projets du moment ?
Récemment, j’ai intégré la Maison Delisle à Paris. Je dessine des luminaires contemporains et classiques en bronze au sein du bureau d’études et j’accompagne des décorateurs d’intérieur pour développer leurs idées.
On associe souvent le design, à une vision épurée, contemporaine des projets, hors tu es la preuve de l’inverse ?
J’ai eu la chance d’avoir reçu une transmission de savoir sur le travail du bronze et toute l’histoire de l’art qui en découle.
Effectivement on est souvent sur des styles Louis XVI, Empire… J’ai dû apprendre à oublier l’esthétisme scandinave minimaliste que j’affectionne tant, entre autres transmis par Nicholai Wiig-Hansen (Studio Raawii) au Danemark, pendant mes études.
Tout ce travail d’ornements m’a permis d’apprendre de nouvelles technologies comme le scanner 3D et la sculpture 3D notamment avec Zbrush. Maintenant j’ai une appétence particulière pour les détails dans les châteaux et les beaux hôtels, je prête un œil attentif aux lustres, aux dorures, aux palmettes, chaque détail compte en fonction des styles.
Comment as tu eu envie ou l’opportunité de travailler dans ces secteurs ?
Le monde de l’artisanat m’a trouvé par hasard mais j’ai toujours eu une attirance pour ce domaine. On m’a contactée pour devenir ingénieure designer chez Rémy Garnier, une bronzerie d’art réputée dans le domaine de la quincaillerie décorative et le luminaire. C’est là que j’ai eu la chance de rencontrer de nombreux artisans, notamment Laurent Duhoux, monteur-ingénieur-dessinateur dans le métier depuis 40 ans.
Il m’a transmis une partie de son savoir-faire sur la fonderie, la dorure, les coûts de production. La marche était haute pour moi qui venait du design industriel de grande série mais c’était une opportunité qui ne se refuse pas, une occasion en or !
Je considère qu’un designer apprend une méthodologie, des outils pour travailler dans n’importe quel domaine et ce sont ces techniques que j’utilise pour faire des bouées en PVC, des moules à gâteaux ou des lustres d’exception.
- ©Vincent Leroux
- ©Vincent Leroux
- ©Cyclon Valleye
Comment s’interface ta pratique du design et les savoir-faire rencontrés ?
J’ai passé beaucoup de temps dans l’atelier à écouter les artisans, les observer. J’ai notamment été fascinée par le domaine de la fonte et du tournage qui sont des savoir-faire historiques qui continuent de transmettre l’excellence.
Ce qui m’a le plus dérouté dans la bronzerie d’art et le luxe, c’est qu’il n’y a pas de prototype
Ce qui m’a le plus dérouté dans la bronzerie d’art et le luxe, c’est qu’il n’y a pas de prototype, le matériel et la main d‘oeuvre sont tellement précieux qu’on ne peut pas se permettre de faire des essais, il faut donc penser le produit dans son ensemble pour que l’objet aboutisse du 1er coup car la plupart du temps il y a très peu de quantité, on ne travaille pas en série. Chaque objet demande des heures de monture, de polissage, de ciselure, de patine.

©Cyclon Valleye
- ©Bourse de Paris
- ©Vincent Leroux
- ©Vincent Leroux
As-tu des projets « passion » en complément de tes activités ?
J’aime beaucoup travailler le bois, à chaque fois que je me promène sur une plage, je ramasse un morceau de bois flotté et en fais une cuillère. En parallèle, je suis en train de rénover mon appartement et je restaure du mobilier de mes grands-parents qui étaient agriculteurs en Normandie.

©Charlène Galjatz

©Charlène Galjatz
©Charlène Galjatz
Quelles sont tes méthodes, approches permettant de rapidement produire dans ces secteurs exigeants ?
Ma méthode est basée sur la résilience et le travail des matières premières. Suivant les projets, je vais contacter les bonnes personnes (fondeurs, marbriers, cristalliers…) avec le bon savoir-faire pour m’épauler dans mon projet et concevoir les luminaires suivant les contraintes esthétiques et de production.
Toujours avec une recherche d’excellence pour que les clients finaux très exigeants soient satisfaits. Tout part généralement d’un croquis, de la recherche de courbes avant de rentrer dans la minutie de la 3D.
Il faut être prêt à changer ses dessins des dizaines de fois pour aboutir à un consensus technique et esthétique.
Au sein de la Maison Delisle, il y a un partage de connaissances entre le directeur artistique, la cheffe d’atelier, le bureau d’études et tous les artisans (monteur, remonteur, ferronnier, tourneur, ciseleur,…). Dans mon parcours j’ai développé beaucoup d’objets centrés utilisateur, notamment pour les enfants, dans la bronzerie d’art mon utilisateur final a moins de contraintes fonctionnelles, l’objet est allumé, admiré mais peu ou pas touché.
Je dois surtout penser le produit pour la main de l’artisan et à sa manière d’être fabriqué pour que chaque étape se passe le plus naturellement possible, c’est le geste qui prime.
Un projet ou deux à nous présenter en détail ?
Le couteau Chefclub pour enfant, le brief était de couper les carottes mais pas les doigts.
Le couteau Chefclub pour enfant, le brief était de couper les carottes mais pas les doigts. J’ai fait beaucoup de tests en cuisine, j’ai observé des enfants, j’ai écouté les appréhensions de l’entourage adulte. Ce projet m’a amené à faire un grand nombre de prototypes en pâte à modeler, en impression 3D et beaucoup d’aller retour avec les fournisseurs industriels. Je suis très fière du résultat, j’ai eu de bon retours des utilisateurs et c’est un succès commercial. Récemment, l’économe que j’ai dessiné vient également de sortir.
J’ai fait beaucoup de projets en bronzerie d’art mais je ne peux pas les dévoiler au public car nos clients sont très discrets. En ce moment, je revisite une applique de style Louis XV en dorure et cristaux pour la collection Delisle.
Je peux vous parler d’un travail sur une graine pour la restauration d’un lustre Empire, certaines pièces avaient disparues et il a fallu imaginer comment elles étaient. J’ai dû faire des recherches iconographiques d’époque, scanner des parties du lustre pour proposer une nouvelle pièce en harmonie avec l’ensemble, sans faire de faux pas stylistique.

As-tu une anecdote marquante autour d’un de tes projets ?
J’ai été marquée par un stage chez Nicholai Wiig-Hansen à Copenhague car il a toujours cette recherche de la forme parfaite, de la couleur parfaite et il m’a transmis ses inspirations dans la sculpture, dans la peinture. Il cherche toujours la courbe élégante et j’y pense quand je fais un congé ou une tangente sur Solidworks.
Mon parcours me fait penser à son spectre de produits. On peut à la fois faire de très beaux luminaires pour des marques de renoms et des sortes de pinces à linge pour les sapins scandinaves afin que leurs extrémités ne se fassent pas manger par les cerfs. Le design, selon moi c’est ça, c’est savoir établir une méthodologie liés aux usages et une esthétique de forme pour tous les objets qui nous entourent.
Quel rôle le design joue-t-il selon toi dans la société actuelle et celle de demain ?
Ce qui peut m’agacer dans le design d’objet, c’est le côté très vendeur, tendance et c’est pour ça que j’ai voulu m’en éloigner avec l’artisanat d’art.
Un bon design, selon moi, c’est celui qui remplit des besoins d’usage et d’esthétisme en essayant de nuire le moins possible dans sa manière d’être produit, que ce soit à l’échelle humaine ou environnementale.
Comment les designers peuvent-ils faire bouger les lignes aujourd’hui ?
Ce que je trouve très intéressant au sein de la Maison Delisle c’est leur capacité à se réinventer depuis 130 ans. Tous les ans, ils accompagnent de jeunes talents pour la Design Parade de la Villa Noailles, ils suivent des projets très contemporains.
Notre rôle en tant que designer intégré est d’accompagner les créateurs pour arriver à un objet physique et reproductible dans nos ateliers. Par exemple, en ce moment nous travaillons sur une collection avec Thomas Takada pour allier végétal et laiton.
Tu es maintenant au sein de la Maison Delisle, un grand écart ou une suite logique ?
C’est vrai qu’entre faire des objets de grande diffusion pour les enfants et dessiner des lustres pour des hôtels de luxe, il y a un monde ! Mais je suis restée curieuse et chaque nouveau challenge me donne envie de plonger dedans à 100%.
Avant je me promenais dans les magasins d’ustensiles de cuisine et maintenant je regarde chaque lustre et luminaire dès que je vais dans un musée. Par exemple, récemment j’ai visité le château de Chantilly avec Delisle et je n’ai pris en photos que des luminaires tellement ce sujet est devenu ma marotte.
Quels conseils donnerais-tu aux étudiants en design et aux jeunes diplômés ?
Je leur conseillerai d’être curieux le plus possible pendant leurs études pour emmagasiner le plus de techniques et de savoir-faire possible. Que ce soit sur les matériaux, les process ou les méthodes et de saisir chaque opportunité qui se présente :
concours, stages, participation à des expositions, afin de créer le plus de points de contact possible.
Quelle erreur aurais tu aimé éviter ? Quels sont selon toi les principaux défis pour les designers de demain ?
J’ai mis du temps à me former sur certains logiciels et c’est important de ne pas prendre de retard à ce niveau là, toujours être proactif (scan 3D, impression 3D, rendus IA, sculpture par IA). Ça peut aider les entreprises dans lesquelles on se trouve à rester compétitives.
A mon échelle, un défi à été d’apprendre à utiliser le scanner 3D et des logiciels comme Zbrush et Geomagic Freeform qui permettent de sculpter certains ornements pour leur donner davantage de détails ou textures, on se rapproche du travail d’un dessinateur de bijoux.
Dans le domaine du bronze, on travaille avec une économie de matériaux par la force des choses, il y a 150 ans le laiton était beaucoup plus cher et c’est en partie pour cela qu’on fait de la fonte, pour ne pas perdre de matière. L’avantage de cette ressource est qu’elle peut être revendue, refondue, on a très peu de chutes.
Quelle personne (designer, architecte, créateur…) t’inspire particulièrement et pourquoi ?
J’aime beaucoup le travail de Ferréol Babin, il sculpte le bois pour aboutir à des pièces à la fois utilitaires et poétiques, notamment ses cuillères. Ses textures facettées à la main me rappellent les ondulations de la mer et ses formes sont toujours douces. J’aimerais être une mésange pour me nicher dans ses cabanes à oiseaux. Ce type de texture est également très recherché dans le travail du bronze en ce moment.
Que pouvons-nous te souhaiter pour la suite ?
Continuer à apprendre tous les jours et à être fière d’avoir contribué aux pièces d’exception qui sortent de l’atelier.
Merci Elise pour cet échange, j’espère que ces mots vont intéresser la communauté !
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