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Orfèvrerie vivante : Julien Roos sculpte le métal pour Notre-Dame de Paris

L’orfèvrerie liturgique française connaît un renouveau singulier depuis quelques années. Julien Roos, jeune designer formé à l’ENSAAMA, vient de livrer une vision, un projet de calice et une patène destinés au Chapitre de Notre-Dame de Paris. Ce projet, amorcé fin 2023 après une visite du chantier de restauration de la cathédrale et de son trésor exposé au Louvre, témoigne d’une approche où le designer succède à l’orfèvre traditionnel, ou plutôt comment ils peuvent communiquer…
L’articulation entre numérique et savoir-faire manuels
Le processus de fabrication orchestré pour ces pièces illustre une méthodologie hybride. Le calice, mesurant 31 cm de hauteur, trouve sa forme par usinage CNC de laiton brut chez MMB Volum-e, entreprise labellisée EPV à Blangy-sur-Bresle.
Cette technique d’usinage permet de sculpter dans la masse métallique des surfaces continues, créant ces ondulations organiques que l’on observe sur le pied et la tige de l’objet. Les traces d’usinage, habituellement perçues comme défauts à corriger, deviennent ici partie intégrante de l’esthétique. Elles témoignent d’un rapport à la fabrication numérique, à l’image de ce que l’on pouvait observer dans le mobilier métallique travaillé par déformation chez certains designers néerlandais comme Tim Teven, où l’acier conserve la mémoire des actions mécaniques exercées.
Le laiton palladié : un choix matériau audacieux
Contrairement à la dorure à l’or traditionnellement employée dans l’orfèvrerie religieuse, le jeune designer opte pour un traitement au palladium. Ce métal du groupe du platine, appliqué par électrolyse chez l’atelier Bertin Aubert (EPV), offre une teinte argentée légèrement satinée. Le microbillage qui précède la dorure confère à la surface cette texture douce, presque poreuse, qui accroche subtilement la lumière.
Le laiton constitue le cœur de ces objets, alliage de cuivre et de zinc, il présente des propriétés intéressantes pour l’usinage : bonne usinabilité, résistance mécanique suffisante, et aptitude à recevoir des traitements de surface. Le calice affiche un poids de 1540 grammes, la patène 930 grammes des masses conséquentes qui ancrent ces objets dans une présence physique marquée.
Ces choix vont permettre de moderniser sans dénaturer ces objets, de dialoguer avec l’histoire tout en lui donnant une nouvelle expression. Sans implication, religieuse, BED valorise ces nouveaux territoires où le design peut et doit s’exprimer.
Des formes organiques inspirées de l’architecture gothique
L’inspiration puise dans les éléments structurels de Notre-Dame : voûtes, arcs-boutants, nervures. Mais plutôt que de reproduire littéralement ces motifs, le designer en extrait une dynamique de forces, les plis du calice évoquent simultanément les drapés végétaux de Viollet-le-Duc et la couronne d’épines, relique emblématique de la cathédrale.
Cette approche organique du métal n’est pas sans rappeler le travail sculptural développé par Fabio Hendry dans sa collection Re Bar, où les structures d’armature métallique se transforment en formes fluides. Ici également, un matériau réputé rigide semble acquérir une plasticité inattendue.


Une conception en rupture avec l’approche traditionnelle
Le projet se distingue par sa conception même : c’est un designer, et non un orfèvre, qui dessine ces objets. Cette distinction engage un rapport différent à la forme, là où l’orfèvrerie traditionnel privilégie l’ornement et le décor, Julien Roos pense volumes, silhouettes, continuité des surfaces.
Les prototypes intermédiaires, réalisés en impression 3D PLA, ont permis d’affiner les proportions et de tester différentes versions. Cette phase de maquettage rapide, caractéristique des méthodologies contemporaines de design produit, contraste avec les méthodes de l’orfèvrerie classique qui procède généralement par cire perdue ou repoussage manuel.



La chaîne de fabrication : un écosystème de compétences
Le projet mobilise un réseau de savoir-faire complémentaires. Après l’usinage en Normandie et la dorure à Paris, l’atelier Reliac conçoit le coffret gainé sur-mesure qui accueille calice et patène. Cet écrin en bois et tissu complète le dispositif, témoignant d’une attention portée à l’ensemble du système objet.
Cette orchestration de compétences distribuées sur le territoire français rappelle la philosophie portée par des marques comme Cocotte Métal, où le réseau de sous-traitants et fabricants métalliques français devient ressource créative.
Vers une orfèvrerie contemporaine
Le projet interroge également la place du design dans la commande liturgique. Comme l’avait soulevé le blog dans une ancienne discussion sur Design et Religion, le sujet reste délicat : comment créer des objets sacrés sans tomber dans le cliché ni dans la provocation gratuite ?
Julien Roos semble avoir trouvé un équilibre : ses formes organiques évitent l’écueil de la citation directe tout en maintenant une dignité formelle appropriée au contexte liturgique. Le laiton palladié, par sa sobriété lumineuse, échappe à l’ostentation de l’or tout en conservant une préciosité matérielle.
Perspectives
Cette création ouvre peut-être une voie pour l’orfèvrerie liturgique française. L’association de technologies numériques (modélisation 3D, usinage CNC) et de savoir-faire artisanaux labellisés EPV (dorure, microbillage) suggère une méthodologie transposable à d’autres commandes. Le réseau d’artisans mobilisé pourrait constituer un écosystème fertile pour d’autres designers souhaitant explorer ce champ de création.
Reste à observer si d’autres institutions religieuses suivront cette voie, acceptant de confier à de jeunes designers la conception d’objets liturgiques. Le précédent de Notre-Dame pourrait faire jurisprudence.
En savoir plus sur le designer : Julien Roos

















































