Poursuivons notre série dédiée aux rencontres inspirantes, designers, créateurs, intégrés ou non qui façonnent les usages, les services, les produits, les expériences qui arriveront demain dans nos quotidiens… La série de rencontres, sur BED, est là pour ça aussi : prendre le temps, même en été, de mettre en lumière des talents, des métiers qui ne sont que trop peu poussés sur le devant de la scène, avec son humble impact, BED tente de contribuer.
Pour la rencontre du mois d’Octobre, nous tentons un nouveau format, en mode discussion croisée avec nos invités, Emmanuel THOUAN et Ionna Vautrin, un double regard, une double expérience et l’amitié de partager avec nous cet exercice.
Aux deux. On commence par la question rituelle de BED : qui es tu aujourd’hui, en une phrase, pour quelqu’un qui découvre ton travail, ton parcours ?
IV (Ionna Vautrin) : Je suis une designer industriel qui dessine des objets du quotidien de la petite à la grande échelle pour des espaces publics ou privés.
ET (Emmanuel Thouan) : Je suis dirigeant d’une agence de conception qui a 21 ans et travaille dans plus de 45 secteurs d’activité pour plus de 200 clients publics ou privés.
Aux deux. Vous sortez de la même école, à trois ans d’écart. Est ce que vous vous connaissiez avant ? Et est ce que vous vous reconnaissez dans le parcours de l’autre ?
IV : Il y a 25 ans, l’école de Design Nantes Atlantique était assez familiale, nous nous connaissons donc depuis nos études. J’admire la volonté, la détermination et l’engagement d’Emmanuel vis à vis de notre métier et de ses évolutions. Il œuvre à la reconnaissance de cette discipline malgré ses mutations qui brouillent un peu plus sa définition aux yeux du public et des institutions.
ET : Je me rappelle d’excellentes soirées étudiantes avec Ionna, nous partageons le goût de la danse et de la fête. Nous nous sommes retrouvés entre le 19 et le 20ème à Paris au début de nos carrières. Au-delà de sa sensibilité et son talent inconstestable et reconnu, j’ai toujours apprécié la franchise et la simplicité de Ionna. Nous avons de nombreuses valeurs communes.
En 2002 pour Ionna, en 2005 pour Emmanuel, quelle idée du métier de designer aviez vous en sortant de l’école ? Et qu’est ce qui s’est révélé faux ?
IV : Je n’avais pas d’idée préconçue sur le métier en sortant de l’école. En 2002, je souhaitais simplement découvrir des domaines variés et expérimenter différents modèles de structures avant de comprendre ce qui me correspondrait. J’ai été portée par le design d’auteur, sans que ce soit une ambition au départ.
Mais pour répondre plus précisément à la question, l’école nous promettait déjà un métier stratégique pour le développement des entreprises. La réalité me semble aujourd’hui bien moins claire.
Après 25 ans de pratique, j’ai l’impression que le design peine encore à trouver sa place au sein de la culture industrielle.
ET : Juste avant la sortie de l’école, je m’étais déjà « auto » pris en stage de fin d’étude, j’avais déjà monté Dici avec une ambition de diffusion internationale du design. Je me suis assez vite aperçu que le design, contrairement à ce que j’avais appris, n’était pas considérer comme stratégique par les milieux économiques en France. Et que globalement les américains ou les asiatiques n’avaient rien à apprendre de nous sur la valeur du design, c’était même largement l’inverse.
Je voulais surtout pouvoir vivre de ce que l’on m’avait enseigné. Il fallait que je rembourse mon prêt étudiant…
Le rôle de l’APCI, à Emmanuel Thouan
Beaucoup de nos lecteurs, y compris des designers en exercice, savent que l’APCI existe sans savoir exactement ce qu’elle fait. Explique-nous concrètement, avec un exemple récent.
L’APCI, agence pour la promotion du design, de ses métiers et ses applications, existe depuis 1983. Son objectif est de promouvoir les pratiques de conception et de création dans l’ensemble des secteurs d’activités en France et à l’international.
Association reconnue d’intérêt générale, elle rassemble plus de 200 membres. Nous sommes en charge de la mise en œuvre de France Design Week qui vient d’avoir lieu. Nous avons créé le France Design Impact Award et nous avons lancé le réseau des Designlabs. Nous menons également de nombreuses actions de lobbying auprès de nos institutions tutélaires notamment l’ADEME, Bpifrance, la Caisse des Dépôts, les ministères.
L’APCI est née en 1983 à l’initiative des ministères de l’Industrie et de la Culture. Quarante-trois ans plus tard, est-ce que la mission est toujours la même ?
Hormis à la naissance de l’association, notre problème principal a été d’expliquer « de quoi parle-t-on » à nos tutelles ministérielles. Il faut savoir que les ministères ne se parlent pas voire évitent de se parler.
Alors les questions du type « pourquoi le design est un acteur de l’économie ? » et « pourquoi la création et la conception ont un intérêt économique ? » sont encore en suspens dans nos administrations.
Pour comprendre, il faut remonter jusqu’en 1902 pour découvrir les lois fondamentales de la propriété intellectuelle et les droits d’auteurs associés, jamais revues, ni réécrites.
France Design Week 2026 se tenait en septembre sur le thème « D comme Design, D comme Défi ». Peux-tu nous en dire plus ?
Nous avons souhaité avec les administrateurs de l’association proposer des thématiques en lien avec le contexte économique et social. L’ambition du festival France Design Week, c’est de démontrer les impacts positifs des pratiques de création et de conception sur tout le territoire.
L’édition de cette année veut démontrer que les compétences des designers sont en adéquation avec les besoins, les volontés ou les injonctions des organisations à se transformer, se réinventer pour faire face aux défis actuels.
L’édition 2025 a réuni plus de trois cent vingt mille visiteurs sur environ sept cents événements. Qu’est ce que ces chiffres disent réellement ?
Ces chiffres qui sont en progression chaque année nous permettent de valoriser les pratiques du design dans d’autres secteurs que les industries culturelles et créatives, la mode, le luxe et l’ameublement. En effet, nous sommes très heureux de permettre aux designers intégrés dans des PME, des ETI ou des collectivités de pouvoir expliquer et montrer leur travail au grand public.
Nous continuons à progresser et ne nous arrêterons pas, nous voulons valoriser la créativité des concepteurs français quel que soit leurs parcours, le design n’est pas réservé aux designers.
Le festival bénéficie du Haut Patronage du Président de la République pour la troisième année. Tu as écrit publiquement que la vraie question était de savoir si la France se donne les moyens de l’ambition qu’elle affiche. Où est l’écart, les manques ?
Il me faut plus qu’un paragraphe pour te répondre. Notre problème est structurel, je l’ai appris pendant mes 15 ans de bénévolat au sein de l’APCI. Les discussions avec mes collègues et nos homologues internationaux, ainsi qu’un enquête « terrain » institutionnel m’a permis de me forger une conviction, nous avons tout ce qu’il nous faut et notamment des établissements d’enseignement supérieur pour former nos jeunes à la créativité appliqué.
Mais dans la majorité des cas, il n’y a pas de lien entre les notions d’art et d’économie.
Nous ne mesurons pas la valeur générée par les créateurs et les concepteurs en France contrairement à la majorité des pays industrialisés. Et nous avons nous même créer un fossé d’incompréhension entre la perception de l’artiste-auteur, starifié et l’expertise métier / outils type retail designer. Pendant ce temps, le reste du monde demande aux designers de concevoir les agents d’IA.
Tu écris aussi que l’énergie des bénévoles et des engagés n’est pas infinie ?
Les métiers de la création et de la conception n’étant pas reconnus, ils ne sont que peu valorisé en France. Il est déjà difficile de vivre de son activité pour beaucoup. D’autant que le nombre d’acteurs économiques (agences, freelances) a été multiplié par deux entre 2019 et 2026, alors que le chiffre d’affaires globale réalisé est resté stable. Les métiers souffrent, les organisations aussi.
Dans ce contexte, l’essoufflement de ceux qui prennent en plus un mandant bénévole est compréhensible. Si personne, dans les actifs, ne défend le design, ses métiers et applications alors nous laissons la main à aux politiques et aux institutionnels qui porte un regard réglementaire sur le design, celui de sa subordination aux arts visuels.
Le France Design Impact Award a reçu deux cent cinquante dossiers dès sa première édition. Qu’est ce que ces dossiers t’ont appris sur l’état réel de la profession ?
Entre 150 et 250 dossiers, c’est ce que nous avions prévu en terme de charge de travail. Nous avons travaillé à l’élaboration des critères de décisions pour les juges sur les sujets sociaux, environnementaux et économiques avec des partenaires spécialisés (O2M, ADEME, Bpifrance, Banque des territoires). Certains y voient un grand prix du design « woke » et s’abstiennent mais dans l’ensemble, pour un prix récent qui veut récompenser les actions positives sur tout le territoire les réponses nous montrent que la motivation et l’envie est là.
Si on parle de la situation des professionnels, il faudrait déjà pouvoir exprimer collectivement notre apport à l’économie française comme les anglais avec le UKDC.
La pratique, à Ionna Vautrin
Onze ans après ta première interview sur BED, qu’est ce qui a le plus changé dans ta manière de travailler ?
J’ai effectué quelques aménagements depuis 2015 : j’ai fait le choix de quitter Paris et de travailler seule. J’ai privilégié mon cadre de vie ainsi que ma liberté dans l’organisation de mon travail.
Avant de déménager, j’ai organisé une année de césure durant laquelle j’ai appris le tournage céramique dans une école, afin d’obtenir mon CAP tournage.
À la suite de cette formation, j’ai remporté le projet des assises dans le cadre de la reconstruction de Notre-Dame de Paris.
Ces changements m’ont démontré que l’on pouvait mener des projets ambitieux seule et loin de la capitale.
Par ailleurs, j’envisage à l’avenir de faire cohabiter mon activité de designer industriel et celle de céramiste… À suivre !
Les chaises de Notre Dame de Paris : mille cinq cents assises en chêne, fabriquées par une menuiserie familiale des Landes. Raconte nous la contrainte la plus dure de ce projet, celle qu’on ne voit pas en regardant la chaise.
Ce projet est le fruit d’une rencontre et d’une collaboration étroite avec l’entreprise Bosc. Ensemble, nous avons relevé de nombreux défis liés à la conception et à la fabrication de ce mobilier dans un temps très court. Nous sommes donc restés presque exclusivement concentrés sur ce projet pendant près de deux ans.
En voyant les chaises installées dans la nef, on ne mesure pas la pression que nous avons portée sur nos épaules pendant toute cette période. Mais c’était une pression constructive et positive, qui nous a apporté beaucoup de fierté lors de la réouverture de la cathédrale, fin 2024.
Le chêne, le nombre, le lieu, la durée. Comment on dessine un objet qui doit tenir un siècle dans un bâtiment qui en a huit ?
Effectivement, la première difficulté, en abordant ce sujet, était de ne pas se sentir écrasée par le poids historique, culturel et architectural de cet édifice presque millénaire.
Le mot « silence » m’a particulièrement interpellé en lisant le cahier des charges pour la première fois. En effet, le diocèse souhaitait une assise discrète, sachant que sa présence numérique occuperait visuellement une grande partie de la nef.
Cette notion de « chaise silencieuse » m’a donc accompagnée tout au long de ma réflexion.
J’ai associé cette notion à la « transparence » de l’architecture gothique, d’où le choix d’une chaise à barreaux. J’ai ensuite proposé d’abaisser la hauteur du dossier afin de souligner la verticalité de la cathédrale et, par la même occasion, d’offrir aux fidèles la possibilité de l’utiliser comme prie-Dieu en s’agenouillant au sol.
L’accueil chaleureux des visiteurs et des fidèles était également important à mes yeux. J’ai donc travaillé à ce que l’assise soit particulièrement confortable, que l’on vienne s’y recueillir, suivre un office ou écouter un concert.
Enfin, le choix du chêne massif fait écho à la charpente de la cathédrale, tout en apportant une noble simplicité au mobilier, qui se patinera naturellement avec le temps.
Ce projet est passé par un appel d’offres. Quel regard portes-tu sur la commande publique en design, du point de vue du designer ?
Ce projet a fait l’objet d’un appel d’offres fermé : un ensemble de designers a d’abord été recommandé par des rapporteurs, puis cinq d’entre eux ont été retenus par un jury pour présenter une offre. La procédure était donc assez différente de celle d’un appel d’offres classique.
Il n’existe par ailleurs pas, à ma connaissance, de véritable formation destinée aux designers pour les accompagner dans la réponse aux appels d’offres.
Ils sont donc souvent peu préparés à cet exercice, mais également peu informés de la publication des consultations auxquelles ils pourraient répondre.
La plupart du temps, pour les projets d’une certaine envergure, les designers sont associés à des architectes afin de constituer des groupements capables de répondre aux appels d’offres.
Il existe finalement assez peu de consultations faisant appel uniquement à une compétence en design.
La lampe Binic pour Foscarini s’est vendue à plus de cent mille exemplaires. Entre une pièce éditée en volume et une commande unique comme Notre Dame, où est ta place préférée ?
Je n’ai vraiment aucune préférence ! J’ai eu la chance de mener ces deux projets, assez différents, mais tout aussi passionnants à leur manière. Dans le cadre de l’édition, le succès d’un projet reste toujours assez imprévisible et finalement assez rare.
Pour une commande publique, la pression est forte et l’obligation de résultat, impérative.
Ce que je préfère, en réalité, c’est avoir un cahier des charges assez précis pour pouvoir chercher une réponse juste.
Tu présides cette année le jury design des Grands Prix de la création de la Ville de Paris, un prix que tu as remporté toi-même. Qu’est ce que tu vois dans les candidatures 2026 qui n’existaient pas auparavant ?
Beaucoup de questionnements tournent aujourd’hui autour de l’impact écologique, de l’usage des ressources, de la place de l’industrie ou de l’artisanat, et plus largement, de leur propre place dans ce système.
Quand j’ai candidaté il y a quinze ans, je pense que la profession était clairement moins engagée sur ces questions !
Le statut, le cœur du sujet (aux deux)
Quand vous entendez « statut du designer », vous pensez d’abord à quoi ? Au juridique, au social, au symbolique ? au manque de reconnaissance ?
IV : Effectivement, le statut recouvre beaucoup de significations.
Si l’on parle du statut juridique, nous avons enfin été reconnus comme artistes-auteurs. Ce statut facilite l’installation des jeunes designers et permet de mieux sécuriser une activité sur le long terme.
Pour le statut social, soyons honnêtes : il existe une énorme différence entre la communication faite autour du métier et le niveau de vie réel des designers. Beaucoup de designers sont formés pour finalement assez peu de places sur le marché : en entreprise, dans les institutions ou en tant qu’indépendants. Ils cumulent souvent plusieurs activités pour s’en sortir, et une grande majorité finit par bifurquer vers d’autres métiers.
ET : Je pense avant tout au mensonge organisé par les écoles et les institutions sur les chiffres d’embauches en sortie d’étude (qui compte les emplois chez McDo), après un travail d’analyse et d’étude sur le secteur,
l’APCI estime que seulement 20% des personnes que nous formons en école d’art, d’art et de design ou de design en France reste dans un métier de conception ou de création après 5 ans.
C’est dramatique, ces cursus coutent chers, d’autant que les bons profils vont très facilement trouver un emploi bien, voire très bien rémunéré, à l’étranger.
La reconnaissance des auteurs d’œuvres de design dans le régime des artistes auteurs a demandé une quinzaine d’années de travail syndical et institutionnel. Qu’est ce qui n’est toujours pas réglé aujourd’hui ?
ET : Nous héritons d’un unbroglio vieux d’une centaine d’année. Les lois fondamentales de la république, loi 1902, indiquent ne pas différencier l’art de l’art appliquée. A partir de là, la terminologie design à était « rangée » dans le tiroir des arts visuels et nous ne nous sommes pas posés plus de questions, même lors des assises de 2019.
La pratique actuelle de design intégré va à l’encontre des textes fondamentaux qui sont trop vieux et doivent être réécrits. Il nous faut compter la valeur ajoutée produite par les créateurs et les concepteurs, si nous voulons valider une fois pour toute nos apports à la société sans avoir l’air de réclamer un dû.
Sur le terrain, honoraires, royalties, droits d’auteur, cessions de droits, marchés publics. Où sont les vraies zones de flou pour un studio indépendant ?
IV : Les designers indépendants naviguent à vue dans un brouillard épais… Les écoles ne forment toujours pas les étudiants à l’ensemble de ces notions économique basiques. Il y a encore du chemin à faire pour mieux valoriser le travail réalisé par les designers lors des phases d’étude et de développement des projets.
Une rémunération basée uniquement sur les royalties peut être un modèle intéressant lorsque le succès commercial est au rendez-vous, mais cela reste assez incertain et relativement rare. Le travail de recherche, de conception et de développement réalisé en amont représente pourtant un investissement important pour un designer.
Il me semble donc nécessaire de trouver un équilibre entre la rémunération du travail de conception et la rémunération liée au succès commercial du produit.
La question des cessions de droits et de marchés publics est assez différente car elle relève de la négociation. Il faut comprendre comment déterminer le prix d’une cession de droit ou justifier la rémunération d’une intervention sur un marché public.
C’est assez aléatoire selon le contexte, l’entreprise ou l’institution avec laquelle on discute.
Par ailleurs, j’ai récemment lu une étude indiquant qu’il existait une différence de 45 % entre les revenus artistiques annuels des hommes et des femmes designers. Un chiffre particulièrement frappant, qui montre que, malgré les évolutions du métier, les inégalités restent encore très présentes.
Aux deux. Est ce que le mot « designer » protège encore quelque chose en France, alors que n’importe qui peut l’inscrire sur une carte de visite ?
IV : Ce mot est devenu un véritable fourre-tout… Les formations contribuent d’ailleurs à cette confusion en laissant croire aux futurs diplômés qu’ils vont devenir designers alors qu’ils sont en écoles de commerce, ou qu’ils deviendront consultants dans des institutions publiques alors qu’ils sont en écoles de design !
ET : Tout le monde peut se revendiquer « designer » puisque chacun y va de sa définition. Tu veux parler de Coupe-Tif Design ou du Design Perma comptable ? Le mot ne protège pas, dans le meilleur des cas, il est indexé aux arts visuels. Si je veux être pris au sérieux, il faut que je me définisse comme assistant à maitrise d’usage, médiateur de conception collaborative mais pas « Designer » puisque ce mot (dans l’acceptation française) ne parle pas de conception.
Aux deux. Que répondez vous à un designer de vingt sept ans qui vous dit qu’il n’arrive pas à vivre de son métier et qu’il envisage d’arrêter ?
IV : Vingt sept ans, c’est encore jeune… Je lui conseillerais de persévérer encore quelques années, tout en réfléchissant à un plan B au cas où son objectif ne serait pas atteint. Certains parviennent à se faire une place rapidement dans cette jungle, tandis que d’autres doivent attendre plusieurs années avant de trouver leur voie.
C’est un métier assez ingrat, mais il faut être déterminé et savoir s’inscrire dans la durée.
Bureau de travail – Ionna Vautrin
ET : Dépend de sa motivation réelle. L’univers du design est passionnant. Mais si son sujet c’est devenir connu et gagner beaucoup d’argent, c’est comme dans les autres secteurs, beaucoup d’appelés et peu d’élus. Les écoles ont eu tendance à surpromettre et à survendre, aujourdhui 80% des diplômés changent de voies au bout de 5 ans, il y a une raison : pas d’offre.
Une autre raison est la volonté de liberté et d’indépendance, souvent vendu dans les écoles par des professeurs qui ne font quasiment que de l’enseignement, chacun veut monter sa structure sans comprendre que la liberté à un prix : le stress.
À Emmanuel. Qu’est ce que l’APCI, l’Alliance France Design, l’ADC et l’Institut français du design font ensemble aujourd’hui ?
Le programme France Design composé de France Design Week, France Design Mode d’Emploi, France Design Impact Award et les France Design Lab a été créé en concertation étroite avec I ‘institut Français du Design, l’Alliance France Design et l’Association Design Conseil néanmoins lorsqu’il a fallu monter les dossiers et s’engager auprès de nos tutelles dont la DGE, chaque organisation a suivi son agenda du moment (d’autant que les subventions ont largement baissées). Reste des points réguliers sur les sujets communs, travaux sur le réglementaire et juridique avec AFD, sur la valorisation avec l’IFD et sur l’emploi avec l’ADC.
Je fais le vœu de nous réunir au sein d’une instance interministérielle de mesure d’impact.
Les défis de 2026
Question miroir. Le thème de cette année parle de défis. Nommez en un chacun, celui qui vous empêche de dormir ?
IV : Le changement climatique et ses conséquences sur nos vies et nos modes de fonctionnement…
ET : Le vieillissement démographique, nous vieillissons collectivement et nous ne sommes pas près du tout.
Aux deux. L’intelligence artificielle est entrée dans les agences très vite. Emmanuel, tu la vois arriver côté organisations et politiques publiques. Ionna, tu la vois arriver côté studio. Vos deux réponses nous intéressent.
IV : De mon côté l’IA reste un outil pragmatique pour gagner un peu de temps au quotidien mais il n’a pas véritablement transformé ma pratique pour le moment.
En revanche, certains de mes confrères qui travaillent dans d’autres domaines du design voient aujourd’hui leur travail largement détourné par l’usage de l’IA dans les bureaux de développement ou les services marketing.
Par ailleurs, la recherche d’un premier emploi se complique pour les jeunes diplômés, car les agences utilisent désormais l’IA pour automatiser certaines tâches qui étaient auparavant chronophages et qui constituaient aussi des portes d’entrée dans le métier.
ET : Je vais quand même parler studio, Dici vient d’être nommé parmi les best practices de l’UNESCO sur la problématique d’usage des IA. Nous démontrons que les designers sont les meilleurs professionnels en capacité de concevoir de l’agentique en fonction des besoins d’usages pré identifiés. A l’époque où la suite Adobe est sortie, les dessinateurs projeteurs et les architectes ont paniqués.
L’IA est un outil qui permet de gagner du temps à condition de bien la concevoir, c’est à nous de nous positionner, personnes ne nous attend, alors prouvons par l’exemple, nos capacités à concevoir intelligemment des agents pour nos commanditaires.
Aux deux. Est ce que le design français a un problème d’industrie, un problème de commande, ou un problème de récit ?
IV : Les trois !
Le problème avec l’industrie n’est pas nouvelle, la culture et la valeur ajoutée du design peine encore à infuser dans l’industrie française, pour ce qu’il en reste..
Là où l’Italie et les pays scandinaves sont imprégnés de cette culture du design industriel, la France persiste à voir ce métier comme un problème plutôt qu’une solution.
Pour la commande publique, je constate des sursauts d’intérêt pour notre discipline, en espérant que cet intérêt perdure au-delà des prochaines échéances électorales de 2027…
Quant au récit, nous oublions trop souvent que nous avons une grande histoire du design industriel, qui a été en partie éclipsée au profit de celle des décorateurs ensembliers. Personnellement, je trouve tellement plus stimulant et valorisant pour l’ensemble de la société (institutions, industriels et usagers) de penser pour le plus grand nombre plutôt que pour une poignée d’entre eux.
ET : Le design Français, dans l’industrie, n’existe pas car il n’a pas de lien avec les indicateurs économiques du pays. Les commandes en design, produites par la commande publique souffre d’incompréhension et les termes sont souvent inexactes ou confus, et c’est normal, nous sommes toujours sous les « arts visuels ».
Concernant notre histoire, je suis d’accors avec Ionna, nous avions Tallon, Loewy, Viennot. Nous avons créé l’ICSID qui deviendra la WDO mais il n’y a plus de Français dans le bureau de l’organisation. Nous avons donc collectivement a présenter un nouveau récit, c’est ce que nous essayons de faire avec le programme national France Design, il nous faut présenter le design au MEDEF, à la CPME et dans toutes les CCI.
Ionna, ce qu’Emmanuel décrit du côté institutionnel, tu le ressens comment depuis ton studio ? Et Emmanuel, ce que raconte Ionna de la commande publique, ça rejoint ce que tu observes ?
IV : Nous faisons globalement les mêmes observations sur notre métier en tant que professionnels. L’APCI fait de la pédagogie et de la promotion auprès des institutions, des entreprises et du grand public. C’est précieux, car ils ont une vision globale et professionnelle du design, à l’échelle de l’ensemble du territoire. Aucune autre association ne propose ce point de convergence, et c’est une véritable chance pour notre profession.
ET : La commande publique est complétement ignorante du travail, des métiers des designers. Je souhaiterais pouvoir renommer nos formations « art & conception » ce qui indiquerai plus précisément les métiers et la valeur ajoutée produite pat les créateurs et concepteurs.
Ce qui est remarquable, c’est qu’aujourd’hui, les RETEX de la Caisse des dépôts nous indiquent qu’ils ont lancés des programmes de conception en oubliant d’intégrer les usages et l’acceptabilité dans le cahier des charges. Il serait temps que l’on puisse faire comprendre aux institutionnels français que nous avons pratiquement un siècle de retard sur le sujet.
ET : Elle n’est plus très jeune et je vieillis, j’ai suivi le studio Idaé, d’Isabelle Daéron notamment les travaux sur l’eau et les flux.
Une chose concrète qu’un lecteur de BED, designer, étudiant ou entreprise, peut faire dès demain pour que le design compte davantage.
IV : En parler autour de soi…
ET : Défendre le fait que nous parlons de création, de conception mais pas de décoration.
Si vous deviez défendre le design devant quelqu’un qui n’y croit pas du tout, avec un seul objet, lequel vous posez sur la table ?
IV : le Bic cristal ou le TGV de Roger Tallon
ET : Un smartphone de n’importe quelle marque
Merci Ionna et Emmanuel, pour ce nouveau format, pour leur bienveillance vis à vis de BED et leur disponibilité. L’idée est ici de pouvoir croiser les visions, les idées, et provoquer le questionnement.
Gardien de la maison BED, fondateur, dévoué je passe mon temps à veiller la nouveauté qui vous fera briller les yeux.
En parallèle : Head of digital & Associé 14 septembre - Groupe Extreme