La revue d'architecture et de design
Midnight Collection : Samuel Aguirre teinte le papier au noir animal

Il y a des matières que le design approche ou qu’il intègre dans un processus de test, de prototypage mais pas forcément comme matière première. Le papier en fait partie, trop léger, trop fragile, trop… Samuel Aguirre, artiste et fabricant de mobilier installé à Providence, prend le contrepied avec la Midnight Collection, une série d’objets sculpturaux nés des matériaux et des gestes de la papeterie traditionnelle, et plongés dans un noir profond obtenu à partir d’os calcinés.
Qu’est ce que la Midnight Collection de Samuel Aguirre ?
La Midnight Collection prolonge une recherche que le designer mène depuis plusieurs années autour d’une seule idée : la grille. Pas la grille décorative posée sur un objet fini, mais la grille comme principe de construction, entre structure et squelette. Un véritable maillage qui impose le motif, la forme et l’usage.
Cette logique vient directement de la fabrication du papier, dans un moule à papier, la trame retient les fibres, laisse filer l’eau et imprime sa marque sur la feuille. Aguirre déplace ce principe à l’échelle de l’objet en volume. La feuille devient coque, assise, socle, sans jamais renoncer à cette texture régulière qui trahit le procédé.

Pourquoi le noir animal intrigue autant les designers ?
Le point le plus inspirant de cette collection tient à sa couleur. Le noir vient du noir animal, aussi appelé charbon d’os. Le principe : des os d’animaux passent par une distillation destructive, puis par une cuisson en four autour de 800 à 900 degrés.
Le résultat est un pigment noir dense, très couvrant, connu et employé depuis plusieurs milliers d’années. Les premières traces documentées remontent à l’Égypte ancienne, ce qui place ce noir dans la catégorie des matériaux qui ont largement fait leurs preuves avant que le mot design existe.
Pour un lectorat qui suit les recherches matière, l’intérêt est double. D’une part, il s’agit d’un pigment issu d’un flux de coproduits, pas d’une synthèse pétrochimique. D’autre part, il donne au papier une profondeur inattendue, presque minérale. On ne lit plus une feuille, on lit une masse.
Le blog avait déjà noté cet effet de bascule visuelle avec les luminaires en déchets de papier et de carton d’Alix Petit, où l’on croit voir de la pierre avant de comprendre la matière réelle. Le noir accentue encore ce trouble, un peu comme le bronze noirci de la lampe ARC n°1 de Pierre Lapeyronnie, qui absorbe la lumière plutôt que de la renvoyer.
Quels matériaux composent ces objets ?
Le vocabulaire matière de Samuel Aguirre reste cohérent d’une série à l’autre : pulpe de papier, fibres de mûrier, papier kraft, mousseline de coton, amidon de maïs, carton, rotin selon les pièces. Aucun liant pétrosourcé, aucun vernis technique. Sa chaise Chair 03, présentée en 2024 à la sortie de son master à la RISD, était annoncée comme compostable en moins d’un an tout en restant utilisable aussi longtemps que son propriétaire le souhaite.
Le designer a également travaillé le papier amate, technique mésoaméricaine de fibres battues à la pierre, dans une série de luminaires.
Ce rapport au papier comme matière porteuse traverse le blog depuis longtemps. On pense à la Wiggle Side Chair de Frank Gehry et à ses plaques de carton laminées, aux luminaires en papier d’Anne Charlotte Saliba, au papier japonais Unryu de la lampe Mod u de Joanne Odisho, ou plus récemment au papier saturé de cire du projet ALVA. Même famille d’intuition : la fibre tient debout si on lui donne une bonne raison.
Pourquoi ce travail parle ?
Parce qu’il repose sur une position claire, formulée par le designer lui même : nos obstacles environnementaux relèvent moins des ressources disponibles que de l’ingéniosité et de la capacité à se retrousser les manches. Autrement dit, tout est déjà là, dans les ateliers, les recettes anciennes et les résidus industriels. Reste à s’en servir. (Rien ne se perd, rien… blablabla)
Le parcours va dans ce sens. Aguirre a fondé son studio Samindaman après une première vie professionnelle, il a découvert le mobilier en visitant l’ICFF à New York, puis il a fabriqué des jouets en papier mâché avec son fils avant d’en faire une méthode de travail. Le reste a suivi : master à la RISD, bourses Hyundai et Maharam, sélection dans la promotion 2024 des Emerging Artists de l’American Craft Council, prix Best of Year et NYCxDesign d’Interior Design Magazine, présence au sein de l’American Design Hot List 2025 de Sight Unseen, expositions au RISD Museum, au Robert C Williams Museum of Paper Making et au Museo Nacional de Antropología de Mexico. Une résidence au Hyde Park Art Center de Chicago est annoncée pour l’été 2027. Il est représenté par la galerie BCMT à Kingston, dans l’État de New York.
Cette manière de traiter une matière humble comme un matériau de collection rejoint ce que fait Studio Felice avec le mycélium ou Risette avec le carton. La différence tient sans doute au geste : ici, la trame et le pigment racontent la même histoire, celle d’un savoir faire ancien remis au travail. Le noir de minuit, lui, fait le reste. Il donne à des fibres compostables l’allure d’objets qui comptent bien rester un moment dans le salon.
Plus d’informations : Samuel Aguirre
©Travis Lemire, ruesakayama
Midnight Collection by Samuel Aguirre: paper, grids and bone blackSamuel Aguirre is a Providence based artist and furniture maker who builds sculptural objects from traditional papermaking materials. His Midnight Collection continues his ongoing study of the grid, used at once as load bearing structure and as visible surface, a principle borrowed directly from the paper mould where a mesh holds the fibres and leaves its imprint on the sheet.
The collection’s defining feature is its colour. Aguirre uses bone char, a natural black pigment obtained through the destructive distillation of animal bones followed by firing at roughly 800 to 900 degrees Celsius. Bone black has been in use for thousands of years, with the earliest known applications recorded in ancient Egypt. Applied to paper pulp, mulberry fibre, muslin and cornstarch, it gives lightweight compostable objects a dense, almost mineral presence.
Aguirre graduated from RISD, founded the studio Samindaman, and has received Hyundai and Maharam fellowships as well as Best of Year and NYCxDesign awards from Interior Design Magazine. His work is represented by BCMT Gallery in Kingston, New York.






















































