La revue d'architecture et de design
Des déchets de papier et de carton transformés en luminaires par Alix Petit

Le papier a longtemps été cantonné à un rôle secondaire en design, matière à maquettes, support préparatoire, expression du dessin et croquis… Quelques designers l’ont pourtant élevé bien au-delà, comme Baptiste Amsaleg dont nous avions présenté le travail de sculpture en papier, ou Maxime Prangé avec sa collection Washi No Akari explorant le papier comme vecteur de lumière émotionnelle.
Parton à la rencontre d’Alix Petit, et son projet autour du papier : non pas le papier noble ou traditionnel, mais le déchet de papier et de carton industriel qu’elle transforme, dans son atelier de Loire-Atlantique, en une matière sculpturale dense et singulière. C’est le projet Any Pulp, lancé en 2025, qui cristallise une démarche de design circulaire aussi cohérente qu’ambitieuse.
Une matière née du rebut industriel
Tout commence dans les bennes, les chutes de production de Tupack, fabricant de tubes et mandrins de carton basé à Ancenis, et de Quo Vadis (groupe Exacompta Clairefontaine) à Carquefou, alimentent l’atelier d’Alix Petit. Ces déchets tubes, chutes de papier imprimé, carton de conditionnement sont broyés, humidifiés et mélangés à un liant 100 % naturel à base de farine. Le mélange obtenu est une pâte à papier dense, proche du papier mâché dans son principe mais bien plus robuste dans son résultat final. (Nous rappelant forcément nos expérimentations scolaires autour du papier mâché..)
La matière, une fois façonnée à la main, révèle une surface inattendue. Selon les sources de déchets, les coloris naturels varient comme du marbre : gris nuancé, beige kraft, brun foncé, ou des mélanges plus mouchetés proches d’un terrazzo. Les pigments utilisés sont souvent d’origine naturelle terres du Vaucluse, terre rouge Ercolano, terre verte Brentonico et les pièces reçoivent une finition à l’huile-cire certifiée non toxique selon la norme EN 71.3.
La palette résultante est donc à la fois contrôlée et dépendante de ce que le rebut industriel apporte : chaque fournée est par nature unique, ce qui confère aux objets une forme d’identité matérielle qu’aucune production série ne pourrait reproduire.
On peut rapprocher cette approche de celle, déjà explorée sur le blog, de la collection UnPølished de Dik Scheeper mélangeant papier et béton (Papercrete), ou encore de Benjamin Hubert et ses luminaires en liège aggloméré issu de chutes de fabrication. Ce qui distingue Any Pulp, c’est la maîtrise du procédé en circuit ultra-court fournisseurs dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, fabrication entièrement manuelle en atelier et l’utilisation d’un liant biologique qui place la démarche du côté des matériaux à impact minimal.
Des formes simples, une présence forte
Le vocabulaire formel d’Any Pulp se distingue par une économie de moyens assumée, les volumes sont cylindriques, tubulaires, à base circulaire ou semi-circulaire. Les luminaires à poser la gamme la plus développée reposent sur des fûts verticaux de différentes hauteurs, couronnés d’une ampoule sphérique opaque. La forme évoque quelque chose de totémique, presque archéologique, qui contraste avec la légèreté attendue du papier.
C’est précisément dans cet écart que réside l’intérêt formel du projet : on ne reconnaît pas immédiatement la matière première, on perçoit d’abord une surface minérale, un volume dense, presque céramique ou en pierre.
Les appliques murales adoptent une silhouette en Y, bifide et asymétrique, à la fois organique et géométrique. Le petit mobilier tables d’appoint, tabourets, consoles décline les mêmes volumes cylindriques assemblés en piètements, avec des plateaux aux bords arrondis, lisses, contrastant avec la texture granuleuse des structures. Les décors muraux, enfin, constituent une catégorie à part : des panneaux rectangulaires sur lesquels la pâte colorée est posée en aplats successifs, créant des paysages abstraits aux contours doux nuages, dunes, horizons qui rappellent autant la peinture que le textile épais.
Un projet de design circulaire ancré dans le territoire
Alix Petit, diplômée de l’ENSAAMA Olivier de Serres et de l’École Boulle, a exercé comme designer indépendante à Berlin pendant une décennie avant de rejoindre une grande enseigne française de mobilier. Any Pulp naît en 2025 d’une volonté de rompre avec la logique des matières vierges et des filières longues. Le projet repose sur trois engagements concrets : réduire au maximum l’empreinte matière en utilisant des flux de rebuts locaux, fabriquer à faible consommation d’énergie (pas de cuisson, pas de four, séchage naturel), et proposer des pièces personnalisables en couleurs et finitions pour éviter l’obsolescence liée aux tendances.
En septembre 2025, Any Pulp était sélectionnée par l’appel à projet Kernel réemploi et exposait lors de la France Design Week à Nantes, puis au Salon de l’habitat d’Angers. En mars 2026, la marque participait au pop-up Collectif singulier à Paris. L’e-shop anypulp.com permet depuis novembre 2025 de commander les pièces en direct, avec des options de personnalisation.
Ce type de démarche valorisation de flux industriels locaux, production artisanale, matériaux entièrement naturels rejoint des questionnements que le blog suit de près, comme en témoignait notre article sur le mobilier Circulus alliant matériaux recyclés et modularité durable. Any Pulp pousse cependant la logique plus loin encore, en faisant du déchet lui-même la signature esthétique de l’objet, et non un simple argument de fabrication.
Any Pulp est à suivre de près, notamment pour la cohérence entre ambition formelle et démarche de production. La prochaine étape sera sans doute d’élargir la gamme de sources matières et d’observer comment la marque maintient la lisibilité de son identité au fil de l’évolution du catalogue.
En savoir plus sur la marque : Any Pulp





























































