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Et si le plastique de demain poussait dans les champs ? La réponse de Studio Nienke Hoogvliet

Le plastique peut-il encore résister de nos jours ?
Depuis quelques années, le discours autour des matériaux durables tourne souvent autour de notions de labels, acronymes et bonnes intentions. On a vu défiler les bioplastiques à base de maïs, d’algues, d’ananas, de déchets agricoles divers. Sur BED, on en a couvert quelques-uns : des biomatériaux issus de feuilles d’ananas chez Andrea De la Peña, de la résine d’huile de ricin transformée en mobilier par Estúdio RAIN, ou encore le PLA végétal mis en forme par Julie Mallet Studio. Ce qui manque souvent dans ces récits, c’est le passage à l’acte : le moment où un matériau sort des fioles de laboratoire pour devenir une table basse sur laquelle vous posez votre café, un packaging réemployable avec des caractéristiques fortes pour sa fonction.
C’est précisément ce que le Studio Nienke Hoogvliet a tenté avec From Plants to Plastic, d’abord à la Dutch Design Week à Eindhoven, puis à la Milan Design Week cette année dans le cadre de Masterly, la vitrine du design néerlandais au Palazzo dei Giureconsulti.
Avantium et le PEF : un polymère végétal à vocation industrielle
Au cœur du projet se trouve le Releaf, le matériau commercial développé par Avantium, entreprise néerlandaise spécialisée dans la chimie végétale. Le polymère en question est le PEF, pour polyéthylène furanoate, une molécule produite à partir de ressources renouvelables : amidon de maïs, blé, sirop de fructose issu de céréales, ou encore déchets agricoles de deuxième génération.
Techniquement, le PEF (au-delà d’être un humoriste) s’approche du PET (le plastique des bouteilles d’eau) dont il reprend certaines propriétés de barrière à l’oxygène et à la vapeur d’eau, avec un bilan carbone sensiblement plus favorable et une capacité de recyclage en circuit fermé.
Ce n’est pas un bioplastique destiné à des éditions limitées de quelques exemplaires, Avantium développe le PEF avec une ambition industrielle explicite : emballages, textiles, flaconnage, et désormais mobilier. C’est cette scalabilité qui change la nature de la conversation.
Nienke Hoogvliet et Tim Jongerius : deux approches, un matériau
Studio Nienke Hoogvliet est connu pour une pratique à la croisée de l’écologie et du design d’objet. La designer néerlandaise se définit elle-même comme une « artivist« , portant des projets où la matière est rarement choisie par défaut. On avait suivi des travaux similaires sur l’algue, les déchets marins, les fibres naturelles. Ici, elle s’associe à Tim Jongerius, dont la sensibilité s’ancre plutôt dans le design de produit, la direction artistique et l’installation spatiale.
Le duo a conduit une exploration du Releaf dans ses différents états industriels : feuilles, fils, granulés, flocons. Ces formats ont servi de point de départ à des expérimentations techniques variées, notamment le chauffage du matériau pour le mettre en forme, l’impression 3D et le needle punching, une technique textile consistant à entremêler mécaniquement des fibres sans colle ni couture. On pense à ce qu’avait exploré Filæ, la suspension lumineuse conçue par Index Office avec le filament biosourcé novinov : la même volonté de pousser un matériau biosourcé vers ses limites expressives plutôt que de se contenter d’un argument écologique.
Ce que la collection dit du matériau
La mini-collection présentée comprend une armoire avec des surfaces décoratives en PEF, un banc recouvert de fil en Releaf, une table d’appoint moulée à partir de flocons, et une famille de bols empilables. Les formes sont volontairement proches de l’archétype. Une table, c’est une table. Un banc, c’est un banc. Ce choix de ne pas surcharger formellement les pièces est une décision stratégique : laisser le matériau parler.
Et il a des choses à dire. Contrairement à beaucoup de matières biosourcées qui arrivent avec une signature visuelle immédiatement reconnaissable (la texture rugueuse du liège, la transparence du mycelium, le grain du PLA imprimé), le PEF se révèle étonnamment discret. Il peut devenir fibre moelleuse, surface rigide, feuille translucide ou masse moulée. Il adopte les contraintes du procédé plutôt que d’en imposer de nouvelles. Cette neutralité est une forme de liberté pour le designer.
La surface du banc, travaillée par needle punching, offre une texture dense, presque feutrée. La table moulée par flocons révèle un aspect granulaire, proche d’une pierre reconstituée mais plus légère. L’armoire, elle, joue sur des plaques de PEF aux reflets semi-mats, qui évoquent à distance un panneau laqué, sans en être un. Ces effets ne sont pas des imitations, ils sont les expressions naturelles du matériau selon le procédé appliqué.
La question qui reste ouverte
Le PEF est biosourcé, recyclable en circuit fermé, et conçu pour une production à échelle industrielle. C’est là sa singularité réelle : ce n’est pas un prototype de laboratoire, c’est un matériau qui aspire à remplacer le PET dans des millions de bouteilles, et qui s’essaie maintenant au mobilier.
Est-ce que cela marchera ? L’histoire des matériaux durables a produit suffisamment de belles idées qui n’ont jamais quitté le salon du design pour qu’on reste prudent. Mais la démarche de Hoogvliet et Jongerius apporte quelque chose de concret : en concevant des objets du quotidien compréhensibles, tactiles, désirables, ils testent la capacité du PEF à exister dans un espace domestique réel. Pas sur une étagère de muséographie, mais sur un sol, autour d’une table, dans une pièce où l’on vit.
C’est peut-être là le rôle du design dans ce type de projet : non pas illustrer une technologie, mais explorer les conditions dans lesquelles elle peut devenir familière. On avait observé une logique proche avec l’installation Aurora au Design Museum de Londres, qui utilisait le PLA en circuit fermé pour démontrer une architecture circulaire. Ici, l’échelle est plus humaine, les objets plus proches du geste quotidien.
Le défi du plastique biosourcé n’est pas seulement technique. Il est culturel. Le plastique a été pendant des décennies le symbole d’une abondance bon marché, puis d’un excès dont on paye encore les conséquences. Pour qu’un nouveau polymère végétal gagne sa place, il faut qu’il soit perçu autrement que comme un moindre mal. From Plants to Plastic pose cette question sans y répondre tout à fait, ce qui est honnête. Et ce que la collection montre, c’est que la réponse passe par la matière elle-même, par la main qui la touche et l’œil qui la reconnaît comme quelque chose qui mérite d’exister.
Plus d’informations sur nienkehoogvliet.nl et releaf.bio






























