La revue d'architecture et de design
Dessiner sa propre chaise puis s’asseoir dessus : le projet participatif qui réunit design et pédagogie au Cambodge

Au cœur de Siem Reap, une école anglaise devient le théâtre d’une expérience singulière menée par le designer Taekhan Yun. Plus de 70 enfants participent au projet Chair for Kids, un projet où leurs croquis, leurs dessins de chaises ne restent pas confinés au papier : ils prennent forme, se matérialisent en bois, se colorent de leurs mains.
Entre initiation aux fondamentaux du design et fabrication artisanale, cette démarche interroge notre rapport à la création collective et à la transmission des savoir-faire. Un projet que nous adorons, des initiatives, de créations de jouets ou de peluches à partir de dessins existent, mais ici on passe à l’étape supérieur ! Comme quoi la créativité n’attend pas les années !
Du dessin à l’objet : quand l’imaginaire enfantin rencontre la matière
Le processus débute simplement. Chaque enfant dessine sur papier sa vision d’un tabouret ou d’une chaise, sans contrainte imposée. Cette première phase explore librement les volumes, les proportions et les usages possibles, les formes et les couleurs.
Contrairement à de nombreux projets de mobilier pour enfants qui proposent des formes prédéfinies, Chair for Kids inverse la logique : l’enfant devient prescripteur de la forme plutôt que simple utilisateur.
L’étape suivante introduit une dimension ergonomique, les élèves mesurent leur propre corps, hauteur, longueur des jambes, largeur d’assise, permettant de comprendre que le design ne se résume pas à l’esthétique. Cette approche pédagogique, rare dans les projets destinés aux jeunes publics, les sensibilise à la notion de confort et d’adaptation morphologique. On retrouve cette attention portée à l’échelle humaine dans les recherches de Jules Levasseur sur la chaise en tôle ondulée, où la structure répond à des impératifs précis.
Alors clairement un projet à reprendre, déployer en France ou ailleurs et exposer le résultats lors d’un futurs évènements, type Paris Design Week ?
L’argile comme étape intermédiaire : matérialiser avant de construire
La phase de prototypage utilise l’argile comme matériau de transition, les enfants modèlent des versions miniatures de leurs dessins, testent des équilibres, ajustent des angles. Ce choix du modelage rappelle les techniques ancestrales de mise au point formelle, loin des rendus 3D contemporains. L’argile, matière accessible et malléable, permet des corrections immédiates sans investissement technique complexe.
Cette méthode fait écho aux explorations de Clara Rivière autour de la céramique traditionnelle basque, où le travail de la terre cuite sert de passerelle entre geste ancestral et objet contemporain. Dans les deux cas, la dimension sensorielle du façonnage à la main demeure centrale.
Fabrication et appropriation : du prototype au mobilier fonctionnel
Les maquettes en argile servent ensuite de base à Taekhan Yun pour réaliser les versions finales en bois. Chaque chaise devient une pièce unique, inspirée directement par l’imagination d’un élève mais construite selon des standards de résistance et de durabilité. Le bois choisi garantit une structure stable tout en conservant une certaine légèreté visuelle.

Le processus de fabrication en bois massif rappelle les réflexions de Jean Prouvé sur la relation entre matériau et structure, où chaque élément porteur correspond à une fonction mécanique identifiée. Ici, même si l’esthétique naît de l’enfance, la réalisation technique suit des logiques de menuiserie rigoureuses.
La couleur comme signature personnelle
Une fois les chaises assemblées, les enfants reprennent le contrôle créatif. Ils colorient leur création aux crayons, selon leur propre palette chromatique. Cette étape de personnalisation précède l’application d’un spray acrylique puis d’un vernis protecteur, assurant la pérennité des teintes tout en fixant la surface du bois.

Le résultat final offre un contraste saisissant : des formes sculpturales parfois asymétriques, des motifs graphiques spontanés, des couleurs vives qui dialoguent avec le veinage naturel du bois. Chaque assise porte en elle la trace du geste enfantin, tout en répondant aux contraintes d’usage d’un mobilier quotidien. Cette dimension colorée et ludique n’est pas sans rappeler les collections de mobilier pour enfants comme Animaze, où la palette chromatique participe activement à l’identité de l’objet.
Au-delà de l’objet : une initiation aux fondamentaux du design
Chair for Kids dépasse la simple production de mobilier. Le projet transmet des notions essentielles : l’importance de la mesure, la relation forme-fonction, le passage de l’idée à la réalisation concrète. En manipulant différents matériaux papier, argile, bois, peinture les enfants expérimentent les propriétés physiques de chaque support et comprennent que concevoir un objet nécessite des ajustements successifs.
Cette approche pédagogique trouve des échos dans les projets d’étudiants en design qui questionnent les méthodes de fabrication, où le processus constructif devient aussi important que le résultat final. La différence réside ici dans l’âge des participants : en amont de toute formation académique, ces jeunes cambodgiens acquièrent une conscience matérielle par la pratique directe.
Savoir-faire local et collaboration internationale
Si le projet se déroule au Cambodge, il interroge également notre rapport contemporain à la fabrication. Là où la production de masse standardise les formes, Chair for Kids célèbre l’unicité et l’implication personnelle. Chaque chaise devient le témoin d’un parcours créatif individuel, impossible à reproduire à l’identique.
Cette dimension artisanale résonne avec les démarches de designers comme ceux du Studio Temper en Angleterre, qui privilégient les joints traditionnels et le travail manuel du bois. Dans un contexte globalisé où les meubles voyagent massivement, ce type de projets remet en lumière la valeur du geste situé, de la production locale ancrée dans un territoire précis.
Le mobilier qui en résulte porte plusieurs strates de sens : trace d’une enfance, apprentissage technique, dialogue entre générations, célébration de l’imaginaire. Ces chaises colorées ne cherchent pas à révolutionner la typologie de l’assise, mais proposent une autre relation à l’objet quotidien : celle où l’utilisateur final participe activement à sa genèse.
En savoir plus sur le designer : Taekhan Yun

























































