La revue d'architecture et de design
Quand le nuancier devient chaise : Kartela célèbre la superposition textile

Le designer Fatih Demirci revient sur BED pour nous proposer son projet baptisé Kartela, une réflexion singulière sur la notion de nuance, de couche, autour du mobilier et plus particulièrement de l’assise. La chaise, ici, ne se contente plus de dissimuler sa construction sous les agrafes et les finitions, elle en fait l’architecture même de son vocabulaire visuel en jouant sur les couches à effeuiller !
Chaque strate textile, chaque transition chromatique, chaque épaisseur de rembourrage compose une séquence lisible qui transforme la tapisserie en langage, et confère un confort à cette assise originale.
Une genèse inspirée par le geste de choisir
L’idée émerge d’un instant où le designer joue avec un nuancier textile, cet objet familier des designers ou architectes d’intérieur où s’alignent les échantillons de tissus, les couleurs, les textures. Kartela, dont le nom puise dans le vocabulaire turc pour désigner l’échantillon de couleur matérialise ce moment où tous les choix restent possibles.
Plutôt que d’en retenir un seul, le jeune designer les superpose, créant une stratification qui évoque autant les carnets de références que les coupes géologiques. La structure métallique, délibérément minimale, s’efface au profit de cette accumulation visible. Les pieds tubulaires en acier thermolaqué, peuvent se décliner en blanc ou en noir. Cette économie de moyens rappelle l’approche de Jimin Lee avec sa collection PONER, où la structure tubulaire métallique accueille différentes configurations textiles selon les préférences de l’utilisateur.
On se rappelle aussi du projet Valkom de ce même designer, déja une assise augmentée, dédiée à nos entrées !


La matière comme territoire narratif
La force de Kartela réside dans sa capacité à rendre visible ce qui est habituellement dissimulé. Les coussins empilés, assise, dossier, accoudoirs, révèlent leurs tranches comme autant de feuilletés chromatiques. Cette accumulation ordonnée n’est pas sans évoquer les systèmes modulaires présentés sur BED, où la répétition d’unités génère des compositions évolutives.
Les déclinaisons chromatiques explorées par Demirci témoignent d’une envie de jouer avec les couleurs. La version citron vert pulse d’une énergie forte qui transforme l’assise en point focal. Les harmonies pastel, lilas, bleu ciel, crème, instaurent une atmosphère plus calme, proche des sensibilités scandinaves. Quant aux tonalités terreuses, moutarde, terre de Sienne, terracotta, elles convoquent une matérialité chaleureuse qui dialogue avec les intérieurs plus traditionnels.
Les boutons capitonnés qui ponctuent l’assise et le dossier introduisent une référence historique assumée. Cette technique d’ameublement, héritée du mobilier bourgeois du XIXe siècle, ancre Kartela dans une généalogie formelle tout en la réactualisant par l’exubérance chromatique.
Entre concept et production
Kartela demeure à ce jour un projet conceptuel, existant principalement à travers des rendus numériques. Nous n’aimons pas forcément présenter des projets n’étant pas encore passé par la case prototypage et mise en réalité.
Cette nature exploratoire n’enlève rien à sa pertinence : elle ouvre des pistes sur la personnalisation du mobilier et sur la façon dont les codes visuels peuvent se superposer sans s’annuler. Tim Defleur avait exploré une voie similaire avec son fauteuil Modèle Déposé, conçu comme une structure à compléter par l’utilisateur final à travers ses propres choix textiles.
L’hypothèse d’une production en série soulève des questions techniques et économiques. La multiplication des références tissus, la gestion des combinaisons chromatiques, la standardisation des épaisseurs de rembourrage : autant de paramètres qui devront être rationalisés pour que le projet migre du registre conceptuel vers celui de l’édition. Mais c’est précisément cette tension entre singularité et reproductibilité qui rend Kartela intéressante.
La modularité textile qu’elle propose pourrait s’inscrire dans une logique de personnalisation progressive, où l’acquéreur sélectionnerait ses associations chromatiques selon un système de références codifiées. Une approche qui rejoint les réflexions contemporaines sur l’appropriation des objets et leur capacité à évoluer avec les cycles de vie des intérieurs.
Une poésie de l’assemblage
Au-delà de sa dimension fonctionnelle, Kartela interroge notre rapport aux matières et à leur visibilité. En choisissant d’exposer ce qui est habituellement caché, Demirci ne verse pas dans l’esthétique du « making-of » mais propose plutôt une lecture stratigraphique du mobilier. Chaque couche textile raconte une intention, un choix, une nuance.
Cette célébration de l’assemblage n’est pas sans rappeler les démarches qui font de la construction l’essence même de l’objet – pensons aux explorations modulaires présentées sur BED, où les jonctions et les répétitions génèrent le vocabulaire formel. Kartela prolonge cette réflexion en appliquant le principe au domaine textile, traditionnellement moins propice à ce type d’expression.
Le projet suggère également des pistes pour une production plus consciente : imaginer des systèmes où les coussins pourraient être remplacés indépendamment, où les combinaisons chromatiques évolueraient au gré des usages et des envies, où la durabilité passerait par la réparabilité et l’évolutivité.
En transformant le nuancier en manifeste formel, Fatih Demirci livre avec Kartela une réflexion stimulante sur l’expressivité des matières textiles et leur capacité à structurer l’espace. Une exploration qui, qu’elle accède ou non au stade de la production, enrichit le répertoire des possibles dans le champ du mobilier contemporain.
En savoir plus sur le designer : Fatih Demirci
































































