
Le design doit il forcément passer par Paris, Milan ou Londres pour exister ? Que se passe t il quand un designer frappe à la porte d’une métallerie de la région plutôt qu’à celle d’un éditeur ? Et qui mérite la lumière dans une exposition : l’objet, le designer, ou l’atelier qui l’a fabriqué ?
Ce sont les questions posées par Design Décentré, l’exposition présentée jusqu’au 26 septembre dernier à Lyon, dans le cadre de la France Design Week. Huit designers indépendants installés à Lyon y montraient des pièces inédites, conçues avec onze fabricants locaux. Un vague de fraîcheur sur la scène design lyonnais et plus largement, française !
Qu’est ce que le « design décentré » ?
Le collectif, car c’est bien de cela que nous parlons, parle d’une posture.
Le mot joue aussi un deuxième rôle, une exposition de design met souvent le designer au premier plan. Ici, le regard glisse vers les entreprises qui ont accepté d’ouvrir leurs ateliers, de questionner leurs procédés et de les voir détournés.
Le collectif revendique enfin une troisième idée : travailler hors des circuits de la grande série. Il décrit sa méthode comme « homéopathique ». On ne soigne pas l’industrie mondiale en une exposition, mais on peut au moins changer quelques gestes.
Qui sont les huit designers du collectif ?
Le collectif réunit Simon Boldrini, Amandine Carrato-Dittus, Antoine Defour, Marie-Marie Defour, Lauriane Carra, Léa Chetot, Charlotte Goffette et Yoann Jacquon. Chacun est à la fois exposant, organisateur, scénographe ou coordinateur. Certains noms vous diront peut être quelque chose : Marie-Marie Defour faisait partie des lauréats 2024 du Concours Révélateur Jeunes Talents de Cinna.
Leur point de départ est un constat simple, Lyon compte des talents créatifs, des artisans et des entreprises, mais le design y reste discret. Le collectif a donc choisi de caler un rendez vous annuel sur la France Design Week. En 2025, il présentait Bienvenu.e.s à la Galerie 215, dans le 3e arrondissement : un banquet sous une tonnelle de papier suspendue, autour de l’art de recevoir. Un évènement passé sous les radars de BED.
Quels objets sont nés de ces rencontres ?
Chaque designer a travaillé avec un atelier, une manufacture ou une usine pour explorer un savoir faire ou détourner un procédé. Voici les huit projets, en bref.
Tisson, Simon Boldrini x Atelier A2 x Atelier Emmaüs. Une enceinte en bois dont la façade est un tissage unique de l’Atelier A2. La toile laisse passer le son et garde sa fonction première : parer.

Estran, Amandine Carrato-Dittus x Moumoute x Flash Cintrage. Deux objets en chêne massif, tubes d’acier cintré et feutre de laine. L’Escapée est une échelle semainière avec un miroir en forme de hublot. (coup de coeur) Califourchon est une assise pour enfant qui rappelle la poignée d’une échelle de bain posée sur des galets feutrés.
Affleure, Lauriane Carra x RAUZE Métallerie. Trois vases en acier inoxydable aux silhouettes de roches. Chaque pièce associe deux finitions, brossage et grenaillage, assemblées par emboîtement après le traitement de surface. L’aspect plus mat est très interessant pour jouer sur des contrastes avec une même matière.
Pompeii, Léa Chetot x Ateliers Mutants. Des miroirs posés sur des socles en fonte d’aluminium. Chaque socle est d’abord sculpté dans du polystyrène d’emballage, qui sert de modèle perdu pour une fonte au sable. Le calage jetable devient support durable. Le nom se comprend tout seul : la forme survit à ce qui l’a produite.
Cycl III, Antoine Defour x Lukora Tecni Bombage. Trois éléments identiques en verre feuilleté qui se portent les uns les autres selon le principe de la structure réciproque. Chacun est à la fois pilier et charge. Le verre s’efface et l’équilibre ressemble à un tour de magie.
Lampalines, Marie-Marie Defour x Benaud Créations. Des lampes totems qui empilent des opalines chinées et des cônes de soie moirée déclassée, écartée pour un motif trop serré. Éteinte, c’est la moire qui brille.
Source, Charlotte Goffette x Atelier Béluga x Alban Morin. Des appliques lumineuses en porcelaine, PLA et acier inoxydable, dont le dessin traduit les orbitales atomiques des minéraux présents dans les eaux thermales. Le projet est né pour le festival Culture Bains #2, aux thermes de Vals les Bains et de Châteauneuf les Bains.
Résurgence, Yoann Jacquon x CINTRAMÉTAUX. Un petit arrosoir fait avec un seul procédé, le cintrage. Le réservoir est une section de tube d’aluminium, un second tube s’enroule autour pour former l’anse, et un pommeau imprimé en 3D ajoute la couleur. La pièce la plus rapidement exploitable en édition à mon sens.
Mis bout à bout, ces projets dessinent un inventaire de matières : métal cintré, inox brossé, aluminium coulé, verre feuilleté, porcelaine, chêne, laine, soie. Plusieurs partent aussi du rebut, du polystyrène aux opalines démodées. C’est là que la thématique 2026 prend son sens : les surprises que produit la rencontre entre fabricant et designer.
Le designer arrive avec une idée, l’atelier répond avec ses contraintes, et la forme finale naît souvent de ce frottement. Un peu comme une recette de famille qu’on vous confie à condition de ne pas toucher au beurre.
Pourquoi cette démarche parle au design d’aujourd’hui ?
La France Design Week 2026 avait pour thème « D comme Design, D comme Défi ». Relocaliser la fabrication, faire vivre des savoir faire régionaux et produire en petite quantité fait partie de ces défis. Design Décentré n’est pas seul sur ce terrain. On pense aux Ateliers du Magnolia 2026, où quatre designers travaillaient avec un ferronnier d’art en Haute Saône, ou à l’exposition Multiples aux Ateliers de Paris, qui interrogeait l’objet en série. Plus ancien, notre article sur le mobilier d’exposition conçu avec la métallerie Pouenat montrait déjà ce que le dialogue avec un atelier du métal peut produire.
À l’échelle régionale, la dynamique existe aussi. La Nuit du Design 2026 à Lyon ou l’ouverture de la Galerie nationale du design à Saint Étienne montrent que le territoire bouge. Reste à savoir si ces initiatives suffiront à faire de Lyon une étape obligée du calendrier design.
Au delà des huit designers, l’exposition a réuni plusieurs partenaires : Chabanne pour les locaux, le Studio Kopaz pour le graphisme, Floriane Degouy (Pluriel Studio) pour la photographie, Novalys et Traits D’co comme partenaires médias, et Strate Lyon pour le matériel et la communication. Pour retrouver le contexte national, notre dossier sur la France Design Week 2025 donne un aperçu de l’événement porté par l’APCI depuis 2020.
L’exposition a fermé ses portes le 26 septembre. Le collectif, lui, semble bien parti pour revenir l’an prochain. On parie sur un troisième chapitre ? (On sera là)
En savoir plus : Design Decentré
©Floriane Degouy
Design Décentré (« off-centre design ») was an exhibition held in Lyon, France, from 18 to 26 September 2026 at 43 Quai Pierre Scize, during France Design Week 2026. It was organised by a collective of eight independent Lyon-based designers, each paired with local manufacturers from the Auvergne-Rhône-Alpes region to explore or subvert a production process. The pieces include a wooden speaker faced with a unique weaving (Tisson, Simon Boldrini), stainless steel vases with brushed and shot-peened finishes (Affleure, Lauriane Carra), mirrors on aluminium bases sand-cast from carved packaging polystyrene (Pompeii, Léa Chetot), a reciprocal structure in laminated glass (Cycl III, Antoine Defour), lamps stacking salvaged opaline glass and discarded moiré silk (Lampalines, Marie-Marie Defour), porcelain wall lights inspired by atomic orbitals (Source, Charlotte Goffette), oak and bent steel furniture with wool felt (Estran, Amandine Carrato-Dittus) and a watering can made only by bending aluminium tubes (Résurgence, Yoann Jacquon). The collective aims to give Lyon’s discreet design scene more visibility, to credit manufacturers alongside designers, and to favour small-batch local production over mass manufacturing.
























































