
Que devient une fenêtre quand elle ne sert plus de fenêtre, surtout lorsqu’elle a une forme si particulière ? Un vitrage déposé sur un chantier, devient souvent un déchet ou fragment de patrimoine que l’on peine à revaloriser ?
À Nanterre, l’exposition Revoir les Nuages tente d’apporter une réponse. Jusqu’au 23 septembre 2026, le Pavillon de l’Arsenal et le Collectif Feuille de Sauge présentent treize propositions nées des vitrages des Tours Nuages d’Émile Aillaud. Ici les fenêtres sont aussi la signature du batiment, il était alors dommage de ne pas pouvoir en faire quelque chose… Table, miroir, serre, veilleuse, paravent, en forme de goute ou de feuille !
D’où viennent ces fenêtres en forme de goutte d’eau ?
Les Tours Nuages ont été construites entre 1973 et 1981 dans le quartier Pablo Picasso. Émile Aillaud, disparu en 1988, y prend le chemin inverse de la rationalisation constructive de l’époque. Les tours sont faites de cylindres accolés, leurs façades sont couvertes de mosaïques en pâte de verre dessinées par le peintre Fabio Rieti, qui compose un ciel nuageux. Laurence Rieti signe la sculpture monumentale Serpent.
L’ensemble porte aujourd’hui le label Architecture contemporaine remarquable.
La découpe des vitrages est pensée par l’architecte comme une « feuille de sauge ». Les habitants y voient plutôt des « gouttes d’eau », à chacun sa lecture
Tout le monde n’a pas été conquis, le critique Robert Hughes égratignait déjà ces tours en 1980 dans sa série The Shock of the New. Cinquante ans plus tard, le problème est plus terre à terre, ces fenêtres pivotantes sans châssis, en simple vitrage, laissent entrer le froid. La réhabilitation énergétique prévoit une isolation par l’extérieur et de nouvelles menuiseries. Sur la tour pilote, conduite par l’agence RVA, les verres sont démontés un par un. Près de 1000 fenêtres « feuille de sauge » doivent être déposés sur la durée du chantier.
Qui porte le projet Revoir les Nuages ?
Le Collectif Feuille de Sauge naît en 2025, il réunit Anaïs Fernon, architecte et designer, Clémence Bondon, architecte conseil en réemploi, et Camille Sardet, designer et plasticienne. Leur idée : sauver une partie de ces verres et montrer qu’un rebut de chantier peut retrouver un usage.
Le Pavillon de l’Arsenal, qui programme hors les murs pendant la rénovation de son bâtiment, invite une douzaine de créateurs à les rejoindre. Le CAUE 92, La Terrasse espace d’art et la Ville de Nanterre accompagnent le projet. L’exposition s’installe dans deux appartements de la tour 123, dans le cadre de la Paris Design Week, des Journées européennes du patrimoine et du programme de rénovation urbaine du quartier Parc Sud.
Que devient le verre « feuille de sauge » une fois déposé ?
À l’horizontale, le verre devient table
Premier geste, le plus simple. La Table Nuage du collectif pose le verre à fleur dans un cadre en bois teinté, avec des platines d’aluminium (130 x 111 x 40 cm). Les quatre piétements s’axent sur les anciennes charnières et suivent la forme ovoïde. Elle est fabriquée en France, en bois de réemploi, par une entreprise d’insertion. Elle ouvre une collection de tables basses et hautes, déclinée dans les teintes des tours, du gris bleu ciel au vert feuillage.
Avec Go, Anna Saint Pierre, avec la participation de Miléna Rismondo Goralczyk, fait du verre un plateau de jeu. Le verre est imprimé à l’acide, les pions sont des tesselles en pâte de verre ramassées au pied des tours. Le plateau repose sur des bordures de trottoir en béton poncé et poli, récupérées au dépôt lapidaire municipal. Une partie de jeu avec des morceaux de façade, c’est une façon de jouer avec son quartier, au sens propre.
Alice Pandolfo suspend le vitrage en oblique pour Sédiments de repousse. Des feuilles en verre coulé, moulées sur les essences du jardin, en sortent comme des soliflores. Fils métalliques et câbles électriques tiennent l’ensemble. Les habitants peuvent y déposer tiges et fleurs cueillies au pied des tours.
Le studio hall.haus, fondé en 2020 par Abdoulaye Niang, Sammy Bernoussi, Teddy Sanches et Zakari Boukhari, signe Inside the Clouds. La structure en acier découpé, laquée à l’époxy, reprend le dessin des nuages de la façade. Il se reflète dans le verre, comme une ombre portée. Les perforations allègent le métal et les pieds tubulaires rappellent les cylindres des tours.
On pense à la table basse Maddi Bi de Joan Tarragó et son ciel de verre, ou aux fragments de Paris à emporter déjà croisés sur BED.
Pour regarder autrement : perspectographe, veilleuse, miroir
L’architecte Jean Benoît Vétillard reprend un outil de la Renaissance, celui de Dürer et de Léonard de Vinci. Son Perspectographe associe un profilé d’aluminium et un verre sablé, gravé d’une trame orthonormée. Mobile, il sert aux habitants et aux scolaires pour apprendre à dessiner le paysage du quartier. La fenêtre redevient un cadre.
Joris Heraclito Valenzuela, en partenariat avec le CAUE 92, est parti d’un constat : certains celliers sans fenêtre servent de chambre. Feuille de songe transforme le vitrage en veilleuse. Une image d’archive trouvée sur Google Maps est transférée sur le verre, rétroéclairé par des LED, sur une structure en métal et bois peint et verni. Une fenêtre pour une pièce qui n’en a pas.
Le designer Jacques Averna, lauréat du Grand Prix Design Parade, que l’on avait croisé sur BED pour la nouvelle enseigne des marchands de presse, choisit l’argenture. À travers garde le verre trempé intact, ni découpé ni chauffé, avec une accroche en aluminium anodisé. L’argenture est posée de manière progressive et texturée.
Un peu de transparence reste, comme un ciel voilé. Magritte y aurait sans doute ajouté une légende : ceci n’est plus une fenêtre. D’autres miroirs sont à voir dans nos archives.

Pour tenir, protéger, accompagner
L’agence Amor Immeuble s’intéresse aux platines d’origine, en fonte d’aluminium brute. Avec une fonderie d’art, elle les refond pour Flore analogue (dimensions variables). Les nouvelles accroches prennent la forme du marronnier d’Inde, de la tulipe, du ficus et de la tomate. Le verre peut ainsi être suspendu, posé au sol, fixé en applique ou en drapeau.
Chez MBL architectes, le verre tient debout grâce à un cortège de pattes métalliques, avec des patins en caoutchouc. Le Paravent de compagnie est gravé sur ses deux faces avec un graveur, en écho aux mosaïques et aux dessins d’Aillaud. La référence assumée : les Animali domestici d’Andrea Branzi (1985). Avantage sur l’animal classique, il n’a pas besoin de sortir le soir. D’autres paravents sont à retrouver ici.
Super Solide, le studio de Camille Chapuis et Céline Deprez tourné vers la low tech, imagine la Serre nuage. Une structure en tube d’acier peint, montée sur une roue, comme une brouette. Le verre protège les jeunes plants des jardins partagés. Le potager a désormais son véhicule de service. L’idée reprend les serres de fortune que l’on fabriquait autrefois avec de vieilles fenêtres. Même logique que la vis de pressoir de 1930 devenue tabouret : un objet ancien, un nouvel usage.
Pour raconter celles et ceux qui habitent
Willie Morlon propose Fenêtre d’hirondelle, une sculpture collage en impression photo, peinture, bois et pierre. Elle reprend les solutions trouvées par les habitants pour habiller leurs fenêtres : cartons, films, tissus.
Le collectif nanterrien Les Plastikeuses, avec La Terrasse, a mené quatre fabriques participatives et une résidence de sept semaines avec 80 enfants, jeunes et adultes. Le résultat, Derrière nos fenêtres vivent nos histoires, associe contreplaqué, bois de charpente en épicéa et bois de réemploi. Une assise couverte, une table cabane et un paravent écrin. La pièce accompagnera la future médiathèque du quartier.
Studiolow, fondé par Héloïse Charital et Ismaël Rifaï après la Design Academy Eindhoven, signe Patchwork (140 x 125 x 20 cm). Une lampe faite d’un diffuseur en verre opacifié, d’un filtre en textiles assemblés et d’une structure en métal, avec un matériau Fenix fourni par Broadview Materials. Le point de départ : faute de volets adaptés, les habitants ont posé des rideaux, un patchwork déjà saisi par le photographe Laurent Kronental dans sa série Les yeux des tours (2015).
Quels matériaux accompagnent le verre ?
Le vitrage d’origine est un verre trempé, il se prête mal à la découpe, et la plupart des créateurs ont gardé sa silhouette. Ils le travaillent en surface : argenture, sablage, gravure, impression à l’acide, transfert d’image, opacification. Autour, le métal domine, de la fonte d’aluminium au tube d’acier. Le bois, souvent de réemploi, apporte la structure domestique. Béton, pierre, textiles et pâte de verre complètent la palette.
La démarche rejoint d’autres recherches suivies sur BED, comme Terre de Verre de Wilfried Becret, sa lampe Cive, les carreaux de verre issus de déchets électroniques ou les fragments de brique et de verre d’Aurélien Veyrat. Ici, la différence tient à l’échelle : on ne recycle pas une matière, on réemploie une pièce d’architecture entière.
Que garde un objet de réemploi de son quartier ?
Elle propose une double lecture, d’un côté, une architecture qui doit évoluer pour le confort de ses habitants. De l’autre, une matière qui continue de raconter le lieu. Les pièces rejoindront ensuite des institutions de Nanterre, dont La Terrasse et le CAUE 92, avant d’être confiées à des structures locales.
Revoir les Nuages, un réemploi collectif des vitrages des Tours Nuages Du 9 au 23 septembre 2026 Tour 123, 123 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre.
Plus d’informations : Pavillon de l’Arsenal
©Pauline Assathiany
English version. Revoir les Nuages is a collective design exhibition held from 9 to 23 September 2026 in Tower 123 of the Tours Nuages (also called Tours Aillaud) in Nanterre, near La Défense, organised by the Pavillon de l’Arsenal with the Collectif Feuille de Sauge (Anaïs Fernon, Clémence Bondon, Camille Sardet). The social housing towers, designed by architect Émile Aillaud and built between 1973 and 1981, are known for their cloud mosaics by Fabio Rieti and their teardrop or « sage leaf » single glazed windows. An energy retrofit is removing close to 1,000 of these tempered glass panes. Thirteen creators turned them into new objects: tables (Table Nuage, Go by Anna Saint Pierre, Inside the Clouds by hall.haus), a silvered mirror by Jacques Averna, a Renaissance style perspective drawing tool, a night light, an engraved folding screen by MBL architectes, cast aluminium fixings by Amor Immeuble, a mobile greenhouse by Super Solide and participatory pieces with residents. Materials include engraved, sandblasted and acid printed glass, cast aluminium, steel, reclaimed wood and textiles. The project frames reuse as a way to keep the memory of a heritage housing estate. It belongs to Paris Design Week 2026.











































