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Cloudy Impromptu : l’improvisation en bois massif signée Jiri Krejčiřík x Kluskens

Tout part d’une rencontre à la Milan Design Week, Frank Kluskens, à la tête de l’entreprise familiale néerlandaise spécialisée dans le mobilier en bois massif depuis 1971, croise le travail du designer tchèque Jiri Krejčiřík. La conversation s’engage, dérive rapidement vers le mobilier, puis débouche sur une mission et une commande : une collection de tables basses. Le résultat porte un nom emprunté à la musique, Cloudy Impromptu.
Pour qui a déjà tenté de jouer un impromptu de Schubert, le terme évoque une pièce courte, libre, qui semble écrite à la volée. Jiri Krejčiřík reprend cette logique, ses dessins partent de lignes tracées au crayon, sans plan préétabli, avec l’idée que la silhouette s’invente au fil du geste.
La table en garde les traces, son contour est doux, irrégulier, presque nuageux. D’où le « Cloudy » du titre, qui forme aussi un fil rouge avec ses créations précédentes, la table de salle à manger Cloudy Nocturne et le banc Cloudy Preludium. Trois pièces, trois mouvements, comme une suite musicale qui prendrait son temps.
Le bois massif comme socle, sans concession
Kluskens travaille le bois massif depuis plus de cinquante ans. La masse, l’épaisseur du plateau et la stabilité du piètement viennent directement de cette tradition d’atelier, où le bois est sélectionné, séché et assemblé sans astuce de placage. La table basse Cloudy Impromptu en profite.
Son volume reste généreux, presque sculptural, mais les lignes courbes lui évitent toute lourdeur. On retrouve là une approche déjà croisée chez l’ébéniste Sylvain Machot et son Atelier Machot, avec deux tables aux formes organiques en frêne massif. Même attention au bois, même goût pour les contours qui s’écartent du rectangle.
Un dégradé peint à la main, par un spécialiste de la moto
C’est sans doute le détail qui fait sourire dans le dossier de presse. Le dégradé coloré qui habille la tranche de chaque table a été peint par le spécialiste laque maison de Kluskens, dont la passion personnelle est l’aérographie sur motos. On imagine la scène. Le même geste qui sublime un réservoir de Harley vient maintenant souligner la silhouette d’un meuble de salon. Le résultat reste plus subtil que cette image ne le laisse penser. La couleur file le long de la tranche, fluide, sans rupture nette. Elle ajoute une note de légèreté à un objet qui aurait pu se contenter d’être beau et sage.

Cette envie d’ouvrir le mobilier en bois à la couleur, on la voit aussi chez d’autres acteurs. La marque coréenne ORYU ELEMENTS propose par exemple un tabouret en frêne huilé teinté en bleu, noir ou chêne naturel, avec la même idée de réveiller la matière sans la dénaturer. Le geste de Kluskens est différent dans la technique, plus proche de la peinture appliquée que de la teinte qui imprègne, mais l’intention rejoint celle d’une génération de fabricants qui regardent le bois autrement.
Une table basse qui sait jouer la discrétion
Le designer le formule lui-même : Cloudy Impromptu peut prendre la lumière ou laisser la place aux autres meubles. C’est une qualité que l’on cherche rarement dans une table basse trop spectaculaire, et que tout le monde n’arrive pas à doser. On pense à la collection CS1 du studio Astfrei, table basse en bois et béton qui jouait déjà sur l’effacement et la composition d’ensemble. Avec Cloudy Impromptu, Jiri Krejčiřík pousse l’idée plus loin grâce au gradient, qui donne du caractère sans imposer une couleur unique au salon entier.

La pièce s’inscrit aussi dans une dynamique plus large, celle d’éditeurs européens qui choisissent de collaborer avec des designers extérieurs pour renouveler leur vocabulaire formel. On l’observe chaque année à Milan, dont la dernière édition de la Design Week 2026 a confirmé la vitalité. C’est d’ailleurs là que tout a commencé pour Cloudy Impromptu, ce qui boucle joliment la boucle.
Plus d’informations sur le designer : Jiri Krejčiřík
































