Bois et impression 3D : Local Tools fait dialoguer deux mondes industriels à Saint-Étienne

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18 mai 2026 /
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Un projet autour du design tient parfois moins à l’objet final qu’au chemin pour y arriver. (L’important c’est pas la destination, c’est le voyage) C’est ce que défend l’exposition Local Tools, Dialogues avec l’industrie, qui ouvre ses portes à La Platine de la Cité du design de Saint-Étienne jusqu’au au 16 août 2026, avant un passage par Paris à la galerie Même si pendant la Paris Design Week, du 10 au 19 septembre 2026.

Première restitution publique du post-master Local Tools, lancé à la rentrée 2024 par l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne, l’exposition rassemble deux années de recherche menée par quatre jeunes designers en immersion industrielle.

Hugo Le Guen, Nathan Cussol, Ismaël Rifaï et Camille Sardet ont travaillé en lien direct avec deux entreprises aux logiques opposées. D’un côté Rondino, fleuron français de la transformation du bois, héritier d’un savoir-faire de cent quarante ans, qui travaille la matière par retrait, copeau après copeau. De l’autre Sculpteo, acteur de l’impression 3D racheté par BASF en 2019, qui ajoute la matière couche après couche, en frittage laser, Multi Jet Fusion ou stéréolithographie. Soustraction versus addition. Les deux faces d’une même pièce, en somme.

Bois et impression 3D : Local Tools fait dialoguer deux mondes industriels à Saint-Étienne

Le bois, la poudre et le geste juste

Côté Rondino, les recherches abordent le mobilier urbain, les aires de jeux, les aménagements extérieurs. Le bois massif est ici travaillé comme une ressource forestière directement liée au territoire, avec ses contraintes d’essences, de séchage, de découpe et d’assemblage. Les maquettes présentées à La Platine montrent des assemblages bruts, des têtes de poteaux sculptées au tour, des prototypes de douche en pin clair, des esquisses de brise-vues qui rappellent que le mobilier d’extérieur peut raconter autre chose qu’une silhouette générique. La filière des bancs publics et du mobilier urbain en bois trouve ici un terrain d’expérimentation rare, à l’échelle d’une vraie usine.

Côté Sculpteo, le terrain est tout autre. Plastique technique, polyamide, élastomère, structures ajourées, motifs millimétrés impossibles à fraiser. Les maquettes blanches d’Hugo Le Guen rappellent que l’impression 3D ne sert pas qu’à reproduire des formes existantes ; elle peut générer des géométries que la fonderie ou l’usinage ne savent pas faire. Camille Sardet pousse de son côté vers la couleur et la modénature, avec ces petits volumes rouges striés qui tiennent à la fois du jouet et du test de matière. Comme le rappelle Alexandre d’Orsetti, président de Sculpteo, « la matière la plus écologique est celle qui n’est pas gaspillée », ce qui place la question du nesting, du remplissage des bacs de poudre, au cœur même du projet de design.

Bois et impression 3D : Local Tools fait dialoguer deux mondes industriels à Saint-Étienne

Un travail à découvrir sur place, où chaque designer propose sa vision..

Camille Sardet

« Le design est au service d’une production qu’elle soit artisanale, semi-industrielle ou industrielle. Les entreprises sont donc au coeur de nos démarches. Il n’y a pas de solution magique mais des impulsions qui peuvent apporter des voies possibles face aux enjeux de notre époque. » Camille Sardet

Designer industrielle, plasticienne et scénographe végétale, Camille Sardet installe son studio de création en 2024, après sa sélection à la Design Parade de la Villa Noailles. Issue d’un double diplôme de l’ESAD de Reims et de l’ENSCI–Les Ateliers à Paris, elle intègre le studio Constance Guisset, au sein duquel elle développe une maîtrise de la direction artistique, ainsi que de la conception d’objets et d’espaces. Depuis 2016, elle est par ailleurs le bras droit de Marianne Guedin, scénographe végétale, auprès de qui elle transforme des lieux emblématiques de la capitale à travers des installations florales. Son studio défend le dessin comme vecteur de lien et d’attention aux besoins, au sein duquel elle développe des illustrations, des objets et des espaces. Depuis 2025, elle collabore avec Clémence Bondon, architecte conseil en réemploi, et Anaïs Fernon, architecte et designer, pour la revalorisation des vitrages des Tours Nuages de Nanterre.

Ismaël Rifaï

« Dans ma pratique personnelle je me suis toujours servi du design comme d’un outil qui permet de questionner nos modes de consommation et notre quotidien. » Ismaël Rifaï

Ismaël Rifaï, né en 1993, est designer-chercheur et diplômé de la Design Academy Eindhoven.

En 2019, il cofonde à Marseille le studio de recherche Studiolow avec Héloïse Charital. Ensemble, ils développent une pratique du design ancrée dans une approche anthropologique, explorant des thématiques telles que l’informalité, les pratiques vernaculaires, les migrations et les phénomènes d’adaptation.

Le travail mené au sein de Studiolow a intégré les collections du Museum für Kunst und Gewerbe de Hambourg et a été présenté dans plusieurs institutions et galeries internationales, notamment à la Biennale Émergences au Centre national de la danse à Pantin (2020), au Design Museum de Londres (2021), à la galerie Friedman Benda à New York (2021), à la Carlota Oyarzun Gallery à Copenhague (2022) et au Design Museum de Bruxelles (2024). Ismaël Rifaï et Héloïse Charital ont été résidents à Artagon Marseille entre 2021 et 2022 et lauréats du Prix Région Sud Design en 2023 dans le cadre d’Art-o-rama à Marseille. Leur recherche a bénéficiée du soutien de la DRAC PACA, du Centre Wallonie-Bruxelles et de Fræme/Artorama.

Nathan Cussol

« Aujourd’hui, on assiste à une appropriation massive du terme de design par des profils qui s’approchent plus de l’architecture d’intérieur ou de la décoration Cette tendance réduit le design à son statut de discipline de style et vide de sa substance l’utilisation de ce terme. Tout l’enjeu est alors de faire entendre que le design est une approche globale, et qu’une approche de terrain au sein d’une industrie à tout autant de valeur qu’une pièce d’auteur dans une galerie. » Nathan Cussol

Ces deux approches de recherche sont guidées par des enjeux industriels complémentaires. Chez Sculpteo, il s’agit d’exploiter l’un des potentiels unique inhérent au procédé de mise en forme de l’impression 3D par frittage de poudre : la capacité à déployer des motifs et variations d’épaisseurs sur des surfaces en 3 dimensions. L’objectif est d’explorer la translucidité et la réaction à la lumière du PA12 (nylon) au travers d’une recherche matière. Par la production d’un carnet de recherche où se déclinent des motifs en structures bi ou tri dimensionnelles et des variations d’épaisseurs et de surfaces, le projet fait un état des lieux des possibles. 
Chez Rondino, l’enjeu réside davantage en l’exploration de nouveaux registres formels pour faire évoluer la production de la marque. Avec en tête l’idée de légèreté, ce projet s’incarne au travers de 3 interventions formelles : un allongement des sections de bois utilisées, un usinage de ces sections en bout de sciage pour accompagner leur déploiement horizontal et le dessin d’une nouvelle pièce de jonction. Cette pièce vient générer un jour entre les sections verticales et horizontales des micro-architectures afin de créer un déploiement vertical ajouré et donner une impression de délicatesse et de fragilité à des assemblages pourtant robustes.

Designer industriel et photographe, diplômé de l’ENSCI – Les Ateliers en 2022 la pratique de Nathan a pour but de mettre l’image, la forme et les moyens de productions au service du projet dans une approche globale qui déploie la narration de l’objet et l’ancre dans son contexte. Après un passage chez Moustache Edition, il collabore durablement avec Normal Studio pour le développement de projets d’objets et d’espace au contact de l’industrie. Il considère le design comme un lien, capable de concrétiser une intention en objet fonctionnel, dans une logique sérielle. En parallèle, il co-fonde Office Studio en 2023 avec Hugo Le Guen afin de mettre en oeuvre collectivement leur vision et leur approche, du design à la stratégie créative en passant par la photographie.

Hugo Le Guen

« Je suis convaincu que l’un nourrit l’autre : la liberté du design d’auteur enrichit le pragmatisme industriel, et la rigueur de l’industrie donne du corps au travail d’auteur. » Hugo Le Guen

Bien que menés selon un processus similaire, les travaux conduits avec chaque entreprise ont suivi des directions assez différentes. Sculpteo est un sous-traitant ; Rondino, un exploitant et fabricant. Cette distinction a son importance : les attentes vis-à-vis du travail de recherche ne sont pas les mêmes. Dans les deux cas, ma démarche a été guidée par les capacités de production propres à chaque entreprise. En contexte industriel, je considère que ma pratique de designer-auteur doit être au service des entreprises — connectée à leurs outils, leurs marchés et l’économie de leurs produits.
 
Le travail avec Sculpteo a été exploratoire. Sans produits ni catalogue propres, Alexandre d’Orsetti, PDG de l’entreprise, nous a sollicités pour explorer les potentiels de l’impression 3D SLS et MJF en polyamide (PA11 et PA12). Ce procédé est remarquable : il n’impose presque aucune contrainte de forme, si ce n’est la taille des pièces, qui doivent rester relativement petites (environ vingt centimètres carrés) pour être optimales. Je me suis demandé ce que ce procédé permettait de produire là où l’injection plastique ne le pourrait pas — pour des raisons techniques ou économiques. J’ai donc développé des séries de pièces exploitant la souplesse du matériau pour générer des mouvements : translation, rotation, amortissement… En cherchant à leur conférer une esthétique qui s’écarte du vocabulaire de l’ingénierie, ces pièces sont conçues comme des collages de formes : leur densité, leur profil et leur orientation déterminent souplesse ou rigidité aux endroits voulus, tout en optimisant la quantité de matière utilisée.
 
Le travail avec Rondino a été plus appliqué. Entreprise qui exploite ses forêts, produit ses sciages et fabrique ses propres produits, Rondino cherchait à explorer de nouveaux systèmes d’assemblage autour d’une machine récemment acquise : un centre d’usinage 6 axes de 18 mètres de long. Une réflexion menée à deux échelles — celle de l’objet et celle du paysage.
À l’échelle de l’objet, j’ai travaillé plus spécifiquement autour du rondin, produit phare de l’entreprise, souvent perçu comme rustique et difficile à assembler. L’enjeu, avec une intervention minimale, était de créer un système à la fois visuel et technique, déclinable sur une large gamme de mobiliers et d’aménagements : assises, tables, barrières, abris, signalétique… Pour l’ensemble de ces typologies, seules trois pièces d’assemblage sont nécessaires.
À l’échelle du paysage, les produits ont été pensés pour s’intégrer dans des contextes variés et former une gamme cohérente, capable de répondre aux besoins des prescripteurs. En parallèle du développement technique et esthétique, un travail approfondi a été mené avec le bureau d’études et l’usine pour garantir la viabilité économique de chaque pièce — dans un contexte de forte concurrence avec les productions étrangères. Rondino exploite ses forêts et fabrique l’ensemble de ses mobiliers en France.

Hugo Le Guen est designer industriel, formé à l’ébénisterie puis diplômé de l’ENSCI – Les Ateliers. Dès ses premières années d’activité, il collabore régulièrement avec les agences Designers Unit et Normal Studio, développant une approche située et stratégique des objets et des espaces.

De l’industrie à la culture, il interroge les processus de fabrication en dialogue avec ceux qui les façonnent. Ses travaux s’inscrivent dans une forme de continuité culturelle, il privilégie une esthétique pérenne, s’affranchissant des tendances éphémères. Son approche consiste à s’intégrer harmonieusement dans des environnements, tant au niveau des méthodes de production, des matériaux choisis, ou des contextes territoriaux, architecturaux ou industriels.

En 2023, il co-fonde Office Studio avec Nathan Cussol afin de mettre en œuvre collectivement leur approche du design, de l’image et de la stratégie. Ainsi, depuis 2024, le studio développe un travail de recherche au sein du programme Local Tools design et industrie à l’Esadse.

Une scénographie qui assume le doute

Hugo Le Guen signe la scénographie, qui refuse l’effet vitrine. De grands podiums laissent cohabiter croquis, maquettes d’étude, prototypes, vidéos et photographies de Nathan Cussol. Tout est posé à plat, sur le même niveau. Pas de hiérarchie entre l’esquisse au crayon et la pièce finie. C’est une manière de dire que le design ne sort pas du chapeau, qu’il avance par essais, ratés et ajustements.

Ce parti pris rappelle des démarches déjà observées à Saint-Étienne, comme l’exposition Homework, une école stéphanoise, qui mettait déjà en scène le lien entre l’Esadse, le territoire et ses entreprises.

Une formation qui parle à la jeune création

Local Tools répond à un constat partagé par les quatre designers. Sortir d’un master en design industriel sans réseau industriel revient souvent à choisir entre micro-entreprise et statut d’artiste-auteur. Camille Sardet rappelle d’ailleurs un chiffre qui calme les ardeurs : la France a perdu 34 % de ses sites de production entre 1975 et 2025, selon l’INSEE. La formation, coordonnée par Jean-François Dingjian (cofondateur de Normal Studio) et portée par Éric Jourdan, propose donc un cadre institutionnel pour mener des projets de recherche en son nom propre, face à des industriels. Une autre manière de dire que le design d’auteur et le pragmatisme industriel ne sont pas condamnés à s’ignorer poliment.

L’exposition s’accompagne d’un hors-série de la revue Azimuts, Design Art Recherche (96 pages, 25 €, parution avril 2026), qui documente les recherches et donne la parole aux deux dirigeantes et dirigeants industriels, Marlène Gallien (Rondino) et Alexandre d’Orsetti (Sculpteo).

Local Tools, Dialogues avec l’industrie La Platine, Cité du design, 3 rue Javelin Pagnon, 42000 Saint-Étienne. Du 29 avril au 16 août 2026. Galerie Même si, 39 boulevard Beaumarchais, 75003 Paris. Du 10 au 19 septembre 2026, dans le cadre de la Paris Design Week. Commissariat : Jean-François Dingjian. Scénographie : Hugo Le Guen.

Le programme se poursuit avec une nouvelle session qui débutera dès la rentrée 2026 : 6 jeunes designers seront embarqués pour travailler avec 2 nouveaux industriels partenaires, hâte de voir la suite !

En savoir plus sur l’exposition : Local Tools

By Blog Esprit Design


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À propos de l'auteur
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Vincent Roméo
Fondateur, rédacteur en chef chez 
Blog Esprit Design
Gardien de la maison BED, fondateur, dévoué je passe mon temps à veiller la nouveauté qui vous fera briller les yeux. En parallèle : Head of digital & Associé 14 septembre - Groupe Extreme

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