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ODA LIK Variations : quand le verre dichroïque et l’acier poli jouent avec notre perception

Certaines pièces de mobilier se regardent, quelques-unes, plus rares, vous regardent en retour et changent d’apparence selon que vous bougez, selon l’heure, selon la lumière du moment.
C’est précisément ce que propose ODA LIK avec sa collection Variations, une série entre mobilier et sculptures conçues par Sandra Lipovetsky, architecte qui a opéré une bascule : de la direction de projets de design à grande échelle pour des maisons de luxe internationales, entre Paris et New York, vers une recherche plus expérimentale centrée sur la couleur et la perception.
Ce repositionnement dit quelque chose de l’évolution du secteur : la frontière entre mobilier, sculpture et objet d’art continue de se brouiller, et des créateurs comme Bina Baitel dont nous avions exploré la collaboration avec Glass Variations autour du verre ondulé et texturé tracent des voies similaires, où le verre devient prétexte à questionner la nature même de l’objet domestique.
Des collections, où la destination oscille entre galerie d’art et intérieurs d’exception.
Forme et référence culturelle : l’odalisque revisitée
La collection ODA LIK Variations se décline autour d’un concept : les silhouettes s’inspirent de la figure de l’odalisque, ce corps allongé et sensuel hérité de la peinture orientaliste (que je découvre avec vous aujourd’hui). Sandra réinterprète cette figure non pas de manière littérale, mais à travers un langage de courbes, d’ondes et de lignes suspendues. Chaque pièce peut évoquer un fragment de corps, une vague saisie dans son mouvement, ou encore une présence qui se retire au moment précis où on croit la saisir.
Des formes entre Glass italia et visions colorées du célèbre Karim Rashid.
Ce rapport à l’humain et à la sensualité de la forme est travaillé avec délicatesse, il ne s’agit pas d’illustration mais d’inspiration : la silhouette devient prétexte à explorer la courbure, le déséquilibre maîtrisé, la tension entre présence et disparition.
Les matériaux au cœur de l’alchimie : verre dichroïque et acier poli miroir
Là où le projet devient réellement fort, c’est dans son rapport à la matière, ODA LIK construit ses pièces autour de deux matériaux : le verre dichroïque et l’acier poli miroir. Ces deux matériaux ne fonctionnent pas comme une simple association esthétique ils sont pensés comme deux forces complémentaires et indissociables.
Le verre dichroïque est un matériau à propriétés optiques particulières : il est capable de transmettre et de réfléchir différentes longueurs d’onde de la lumière selon l’angle de vue et les conditions d’éclairage, les teintes, les couleurs dérivent, les surfaces semblent habitées par une profondeur qui n’existe pas réellement. Ce phénomène de modulation de couleur est au cœur même de la démarche. Le studio a d’ailleurs développé un procédé exclusif pour travailler ce verre, ce qui lui donne à chaque pièce une aura changeante et imprévisible impossible à reproduire strictement à l’identique, même en série.
On avait déjà exploré sur le blog l’univers du verre dichroïque avec le projet Dichroic Mirror du designer Luis Rodriguez, qui en avait exploité les propriétés de changement de couleur pour un objet à la frontière du miroir et de la projection lumineuse.
L’acier poli miroir, lui, opère différemment : il capte l’espace environnant et le redistribue, agissant comme une surface active qui amplifie le jeu optique initié par le verre. Là où le verre dichroïque diffracte et colore, l’acier reflète et prolonge. Les deux surfaces se répondent, se nourrissent mutuellement, et composent ce que le studio décrit comme une « alchimie optique ». Ce dialogue entre métal et verre dans le mobilier d’art n’est pas nouveau — on l’a vu par exemple dans les explorations de Tim Teven autour de la déformation de l’acier mais ODA LIK le pousse vers une dimension quasi phénoménologique, où l’objet devient instrument de perception plutôt que simple pièce de mobilier.
Un processus pensé dès l’origine dans sa matérialité finale
Ce qui mérite attention dans la démarche d’ODA LIK, c’est que le processus de conception intègre la matière dès le départ. Les croquis initiaux ne sont pas de simples études : ils posent les relations entre courbes, reflets, couleurs et perception. La forme et le matériau co-évoluent. Cette approche est assez rare pour être soulignée elle suppose une connaissance fine des comportements du verre dichroïque et de l’acier selon les conditions d’éclairage, et une capacité à anticiper des effets optiques qui ne se révèlent pleinement que dans l’espace réel.
On retrouve une logique similaire — bien que dans un registre matériel différent — dans les projets que nous avons couverts autour du verre recomposé, comme Terre de Verre de Wilfried Becret, où le matériau lui-même dicte les possibilités formelles et esthétiques de l’objet.
Un studio à suivre
ODA LIK est un studio jeune dont la démarche s’inscrit clairement dans un espace de recherche entre usage et contemplation, entre le geste de l’architecte et celui du sculpteur. Sandra Lipovetsky, forte de quinze années d’expérience internationale dans le design de luxe, dispose des outils techniques et culturels pour pousser cette recherche loin. La collection Variations constitue peut-être un point de départ autant qu’un aboutissement.

Plus d’informations sur odalik.studio et sur Instagram : @oda_lik_studio.
By Blog Esprit Design












































