La revue d'architecture et de design
900 carreaux uniques imprimés en 3D : les vagues céramiques du Studio RAP pour des façades contemporaines

Basé à Rotterdam, le studio néerlandais Studio RAP repousse les frontières du design architectural en plaçant la fabrication assistée et l’impression 3D céramique au cœur de sa démarche. Leurs différents projets et réalisations, de la Ceramic House à Amsterdam aux installations monumentales de Dubaï, témoignent d’une approche qui réconcilie savoir-faire artisanal et innovation technologique.
On aime particulièrement l’utilisation à une nouvelle échelle des techniques d’impressions 3D !
La Ceramic House : Un dialogue entre tradition et modernité
Sur la prestigieuse P.C. Hooftstraat d’Amsterdam, la Ceramic House se présente comme une réinterprétation contemporaine du patrimoine architectural néerlandais. Le projet illustre comment la conception numérique, algorithmique peut cohabiter avec le contexte historique d’une rue bordée de façades du Bauhaus et de bâtiments traditionnels. Un sorte d’architecture augmentée au service de l’aménagement urbain. Le Studio RAP a maintenu la structure tripartite caractéristique du quartier tout en introduisant une esthétique radicalement nouvelle grâce à l’impression 3D céramique.
Le projet détonne, étonne et accroche les regards, en jouant avec de nouveaux codes, en jouant sur les formes, courbes et reflets pouvant faire référence au travail de Gaudi du côté de Barcelone.
Au niveau de la rue, de larges carreaux céramiques imprimés en 3D se déploient une surface ondulante, ces modules, émaillés en blanc nacré par la manufacture Royal Tichelaar, révèlent des motifs inspirés du textile : des plis élégants, des entrelacs de fils et des structures de mailles qui évoquent l’artisanat du tricot. Cette référence au textile n’est pas anodine ; elle inscrit le projet dans une continuité avec les métiers traditionnels tout en exploitant les possibilités infinies de la modélisation paramétrique.
Aux étages supérieurs, la façade adopte un langage plus sobre avec des briques imprimées en 3D déclinées en trois nuances de rouge, chacune soigneusement choisie pour dialoguer avec les bâtiments voisins. Ces briques, intégrées dans des cassettes en acier inoxydable découpées au laser, présentent une ornementation abstraite qui s’estompe progressivement à mesure que le regard monte vers le ciel. Cette stratification chromatique et ornementale crée une transition douce entre l’animation du rez-de-chaussée et la discrétion des étages.

Une fabrication intégrée ou augmentée
Ce qui distingue Studio RAP, c’est la maîtrise complète de la chaîne de production. Le studio a développé ses propres algorithmes de conception et possède ses systèmes robotiques d’impression 3D céramique, pouvant rappeler des projets empruntant des robots de constructions automobile. Cette verticalité du processus créatif, de la conception numérique à la cuisson finale, permet une liberté formelle inédite. Chaque tuile est unique, générée par des calculs paramétriques qui prennent en compte la position sur la façade, l’orientation par rapport à la lumière et l’interaction avec les modules adjacents.
L’impression 3D céramique employée par Studio RAP s’appuie sur une technique de fabrication additive où l’argile est extrudée couche par couche par un bras robotique. Ce procédé, qui rappelle par certains aspects les démarches explorées dans l’impression 3D appliquée au mobilier, offre une liberté de forme impossible à obtenir par moulage traditionnel. Les stries caractéristiques du procédé deviennent ici une signature esthétique, révélant la genèse numérique de l’objet architectural.
Royal Tichelaar, manufacture céramique aux Pays-Bas, apporte son expertise séculaire pour l’émaillage et la cuisson des pièces. Cette collaboration illustre comment tradition et innovation peuvent converger : les glaçures traditionnelles néerlandaises sont appliquées sur des formes générées algorithmiquement, créant une synthèse unique entre savoir-faire ancestral et vision contemporaine.
On peut alors se poser la question de l’usage de la céramique et demain de ses caractéristiques pouvant influer sur le traitement thermique de la façade.
Blue Voyage : Une vague céramique à Dubaï
Le projet Blue Voyage pour le Jumeirah Marsa Al Arab à Dubaï pousse encore plus loin l’ambition de Studio RAP. Deux murs monumentaux de 6 mètres de haut, composés chacun de 450 carreaux céramiques uniques imprimés en 3D, transforment l’entrée de l’hôtel en une installation sculpturale. L’inspiration puise dans le rythme du Golfe Persique : les surfaces ondulent comme des vagues figées, créant un jeu d’ombres et de reflets qui évolue au fil de la journée.
Chaque tuile, pensée comme un fragment d’un organisme plus vaste, possède sa propre géométrie tout en s’inscrivant dans la continuité du motif global. La conception paramétrique permet de créer 900 pièces différentes tout en maintenant une cohérence visuelle d’ensemble. Les nervures et les crêtes des tuiles captent la lumière rasante, transformant la façade en une surface vivante qui dialogue avec son environnement.
Ce projet rejoint une réflexion plus large sur l’architecture céramique, matériau qui a notamment inspiré des créations sculpturales en mobilier où la céramique devient structure plutôt que simple finition. Studio RAP démontre que ce matériau, longtemps cantonné à l’échelle de l’objet ou du carreau standard, peut structurer l’expérience architecturale dans sa globalité.
Un atelier à Séoul : La miniaturisation comme expérimentation
Pour la boutique Gentle Monster à Séoul, Studio RAP a développé un projet à échelle réduite mais ambitieux dans son approche. Cet espace commercial, bien que modeste en dimensions, a permis au studio d’affiner son workflow complet d’impression 3D céramique. Chaque étape, de la conception algorithmique à la fabrication robotique puis à l’installation sur site, a été menée en interne.
Cette verticalité du processus offre une agilité précieuse. Le studio peut expérimenter de nouvelles textures, tester des assemblages innovants et ajuster en temps réel les paramètres de fabrication. Le projet coréen a ainsi servi de laboratoire pour valider des techniques qui seront ensuite déployées à plus grande échelle, illustrant comment l’échelle du prototype peut nourrir l’ambition monumentale.
L’intelligence artificielle et le design paramétrique
Studio RAP s’inscrit dans une mouvance plus large qui voit l’intelligence artificielle redessiner l’architecture. La conception paramétrique, socle de leur méthode, utilise des algorithmes pour générer des formes qui répondent simultanément à de multiples contraintes : structurelles, esthétiques, manufacturières, environnementales.
Cette approche computationnelle ne signifie pas l’effacement de l’intention du designer. Au contraire, elle amplifie sa capacité à explorer un champ de possibilités immense. Les architectes définissent les règles, les relations entre les paramètres, les limites acceptables, puis laissent l’algorithme générer des milliers de variations. Ce dialogue entre l’humain et la machine produit des formes qui conservent une cohérence tout en échappant à la standardisation.
Matérialité et conscience environnementale
La céramique, matériau millénaire composé d’argile, d’eau et de feu, possède des qualités écologiques non négligeables. Sa durabilité dans le temps, sa résistance aux intempéries et aux UV, sa capacité à réguler thermiquement les espaces en font un choix pertinent pour une architecture consciente de son impact. L’impression 3D céramique, en limitant les chutes de matière par rapport aux techniques soustractives, optimise encore ce bilan.
Studio RAP explore également l’utilisation de glaçures moins énergivores et de processus de cuisson optimisés. Cette attention au cycle de vie du matériau témoigne d’une responsabilité qui dépasse la seule recherche esthétique. L’innovation ne se limite pas à la forme ; elle concerne aussi les modes de production et leur soutenabilité à long terme.
Une vision pour l’architecture de demain
Les projets de Studio RAP esquissent une trajectoire possible pour l’architecture contemporaine : celle d’une réconciliation entre l’artisanat et l’industrie, entre la tradition et l’innovation, entre le local et le global. Leurs façades céramiques imprimées en 3D ne renient pas l’héritage des maîtres céramistes néerlandais ; elles le prolongent dans le contexte technologique du XXIe siècle.
Cette démarche résonne avec d’autres explorations menées à travers le design contemporain, où l’impression 3D ouvre de nouveaux horizons créatifs. Qu’il s’agisse d’objets, de mobilier ou d’architecture, la fabrication additive redistribue les cartes de la production, permettant des formes organiques complexes et une personnalisation poussée.
Studio RAP démontre que la technologie, loin de déshumaniser l’architecture, peut au contraire lui restituer une dimension tactile, sensible, presque charnelle. Leurs façades ondulent, captent la lumière, créent des ombres mouvantes. Elles ne sont pas des surfaces inertes mais des peaux vivantes qui respirent au rythme du jour et des saisons. Cette architecture computationnelle parvient paradoxalement à une expressivité rare, où chaque détail raconte le dialogue fécond entre l’algorithme et la matière, entre la machine et la main de l’artisan qui émaille et assemble.
En savoir plus sur la société : Studio RAP


















































