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Laura Mrksa : des chaises tressées sur armatures chromées récupérées, le design lent comme programme

Il y a un paradoxe à lire le travail de Laura Mrksa. La designer, née en Croatie en 1992 et installée à Amsterdam, se présente comme une « slow designer » dans un secteur qui tourne souvent à grande vitesse. Mais ce positionnement n’est pas un simple slogan de communication, c’est une méthode, une posture, presque une philosophie de l’atelier. Et les objets qu’elle produit le montrent avec une cohérence que nous allons vous présenter !
Sa pratique tourne autour de la transformation du mobilier existant comme vecteur d’exploration de la consommation, du matérialisme et des questions liées à l’individualisme. Ce n’est pas anodin de choisir la chaise comme terrain, l’assise est sans doute la typologie d’assise la plus commentée du design, celle sur laquelle tous les créateurs projettent leurs ambitions. Laura Mrksa, elle, part d’une autre logique : non pas dessiner une nouvelle chaise, mais redonner vie à celles que l’on a jetées. C’est le cœur du projet Liftovers.
Armatures tubulaires chromées et corde : un dialogue de matières
La technique signature de Laura Mrksa repose sur une équation simple à décrire, mais longue à maîtriser. Elle récupère des structures tubulaires chromées issues de vieux meubles oubliés, ces armatures métalliques que l’on retrouve dans les chaises pliantes, fauteuils de bureau et assises empilables produits entre les années 1950 et 1980. Le métal chromé poli, aux reflets froids, constitue l’ossature. Il garde ses courbures d’origine, ses proportions héritées d’une époque où la production de série dominait.
Sur ces structures récupérées vient se déposer la corde, tissée sans patron, sans grille, sans gabarit prédéfini. La technique est inspirée des méthodes d’épissure de filets utilisées par les femmes dans les communautés de pêcheurs. Ce n’est pas un clin d’œil décoratif. C’est un transfert de savoir-faire, celui d’un travail souvent invisible, minutieux, pratiqué dans un cadre fonctionnel et utilitaire. Laura Mrksa le déplace vers le mobilier en lui conservant son caractère médiatif.
Chaque pièce évolue donc de façon intuitive. La corde, souvent polyester ou synthétique, se pose en tension sur le châssis, créant assise et dossier à partir d’un enchevêtrement de noeuds et de passages. L’absence de patron fixe génère des variations d’une chaise à l’autre : ni série industrielle, ni pièce unique de façon artificielle. La couleur joue un rôle majeur dans l’identification de chaque pièce. Sky Blue, Medium Purple, Aubergine, Midnight Blue, Lilac : la palette choisie pour la collection Take a Seat (2025) installe une légèreté chromatique en contraste direct avec la froideur du chrome.
On avait pu observer une logique proche du côté de la AIR Chair, cette chaise construite à partir d’un panier de basket récupéré où le tressage de l’assise devenait le geste fondateur. Ici, la logique est poussée plus loin : le projet est une collection cohérente, pas un exercice isolé. On pense aussi au travail de Duplex, ce studio bruxellois qui part de la matière récupérée pour guider ses formes, avec une conviction similaire sur la primauté du réemploi.
Take a Seat, Liftovers : l’upcycling comme démarche, pas comme tendance
Le projet Liftovers dépasse la simple réhabilitation esthétique. Il pose une question sur la durée de vie des objets et sur ce que l’on choisit de conserver ou d’abandonner. Une armature en tube d’acier chromé d’un fauteuil des années 1970 n’a aucune raison structurelle d’être inutilisable. La rouille superficielle ou l’absence de rembourrage suffisent pourtant à condamner ces pièces à la benne. Laura Mrksa les retrouve, les restaure, et y applique sa technique de tissage pour produire quelque chose qui dure longtemps, selon ses propres termes.
La Rope Chair 02 in Sky Blue, présentée à la Design Biennale Rotterdam en 2025 dans l’exposition « What’s real is unfamiliar », illustre bien la tension formelle recherchée. Le châssis tubulaire chromé, aux arêtes rondes typiques de la production industrielle mid-century, porte un tressage bleu ciel qui adoucit la géométrie sans la cacher. On voit le métal. La corde ne cherche pas à faire oublier l’ossature. L’objet assume sa double nature.
La Rope Rocking Chair 01 in Medium Purple pousse plus loin l’expérience en ajoutant le mouvement du rocking chair à l’équation. Une proposition qui n’est pas sans rappeler la chaise NOBU de Rasmus Warberg, pour laquelle la structure métal et la promesse d’un balancement interrogeaient déjà la question du confort dans un objet à la lisière entre le tabouret et le fauteuil.
Overwork (2026) : quand le burnout devient collection
Depuis octobre 2025, Laura Mrksa présente une nouvelle collection intitulée Overwork. Le titre ne laisse pas de place à l’ambiguïté. Là où Take a Seat explorait le repos comme idéal à atteindre, Overwork regarde du côté de ce qui empêche d’y parvenir. Les pressions au travail, l’impact des réseaux sociaux sur le quotidien, l’incapacité à décrocher : autant de réalités sociales que la designer intègre à sa recherche sur le repos et le mobilier.
Présentée d’abord à la Dutch Design Week 2025 à Eindhoven dans le cadre de l’exposition Forward Furniture, la collection Overwork a ensuite été exposée à la Collectible Fair de Bruxelles en mars 2026, dans la section Bespoke. Une plateforme pertinente pour ce type de pièces, à la frontière du design d’édition et de l’objet de collection.
Le slow design comme programme de travail n’est pas une nouveauté sur BED. Mais ce qui distingue la démarche de Laura Mrksa, c’est que la lenteur n’est pas seulement une posture ou un argument marketing. Elle est constitutive du geste de fabrication. Tisser sans patron, sans machine, sur des armatures récupérées une à une, c’est un travail qui prend du temps par définition. La collection ne peut pas s’accélérer. C’est peut-être là son message le plus radical.
Laura Mrksa a aussi publié en décembre 2025 un premier texte sur Substack, intitulé « A recap of my inability to rest in 2025 ». Une forme d’auto-analyse qui prolonge la pratique dans l’écriture. Le titre pourrait presque servir de notice de produit pour la collection Overwork.
Pour en savoir plus : lauramrksa.com / @zlaura_____





















































