La revue d'architecture et de design
White Noise : quand le plâtre ciré sculpte la lumière et le mobilier

Thomas Lelouch et Clémence Mars signent avec White Noise une collection de mobilier et de luminaires qui brouille délibérément les frontières entre l’objet et la pièce de artistique galerie. Née à Poush Manifesto, l’un des lieux de résidence artistique les plus actifs de la scène parisienne cette collection évolue depuis 2023, s’enrichissant à chaque saison de nouvelles pièces.
En janvier 2026, à l’occasion de Maison & Objet In the City, dans la Galerie JMLelouch à Paris, le duo dévoile un chandelier et neuf appliques murales inédites.
Une signature entre paysage lunaire et minéral
Ce qui frappe d’emblée à la découverte des pièces de White Noise, c’est leur blancheur totale et immaculée. Pas de contraste de couleur, pas de jeu de couleurs : toute la tension repose sur le modelé, le relief, le creux et la lumière rasante qui révèle la matière et les ombres.
Les formes semblent avoir émergé du sol, comme des excroissances géologiques ou des fragments d’un désert encore en mouvement. Cette cohérence traduit un parti pris fort : construire un univers plastique reconnaissable, cumulatif, dont chaque nouvelle pièce enrichit le territoire sans le répéter.
On pense, face à certaines de ces silhouettes au travail minéral exploré par Snarkitecture (voir l’article sur le design minéral de Snarkitecture), ou encore aux collections sculpturales du céramiste ukrainien Serhii Makhno, dont la collection Zemlya mêlait également plâtre et céramique pour des pièces à grande échelle (voir notre article sur le mobilier en céramique de Serhii Makhno). La démarche de Lelouch et Mars s’en distingue pourtant nettement : leur registre est plus épuré, plus silencieux le titre White Noise lui-même joue sur ce paradoxe d’un bruit omniprésent mais imperceptible, d’une tension formelle que l’on ressent sans pouvoir l’identifier précisément.
Le plâtre ciré : un matériau au cœur de la collection
Le choix du plâtre ciré comme matériau principal mérite qu’on s’y attarde. Le plâtre est un matériau un peu old school, lié à l’artisanat d’art et à l’architecture intérieure classique. Sa mise en œuvre exige une maîtrise précise : il se travaille en coulée, en modelage ou en moulage, et sa surface finale dépend entièrement du soin apporté à chaque étape. La cire qui lui est appliquée en surface modifie profondément sa perception : elle lui confère un aspect légèrement translucide, presque soyeux, qui adoucit l’impression de masse et rapproche la pièce d’une sculpture en marbre ou en albâtre. C’est précisément cet effet de matière, à la fois dense et presque immatériel, que Thomas et Clémence exploitent avec précision.
Thomas Lelouch s’est formé au travail du plâtre et du bronze lors de différentes formations en artisanat d’art. Cette maîtrise technique n’est pas décorative : elle conditionne les possibilités formelles de la collection, autorisant des courbes serrées, des porte-à-faux, des cavités lumineuses que d’autres matériaux ne permettraient pas aussi facilement. Sur certaines pièces, la structure est renforcée par une ossature en aluminium ou en acier, invisible mais essentielle pour assurer la tenue des pièces les plus élancées — comme le lampadaire White Noise, dont la silhouette évoque une colonne vertébrale pétrifiée. Le lustre, lui, intègre en plus du cristal, dont les reflets viennent animer la surface blanche autrement figée.
Les appliques murales : une architecture de lumière modulable
Les neuf appliques présentées en 2026 représentent peut-être la proposition la plus singulière de la collection. Chacune est une pièce unique, dont le format carré permet une composition libre sur une surface murale une sorte de puzzle sculptural où l’ordre des modules change radicalement la lecture de l’ensemble. Lorsqu’elles sont disposées en grille 3×3, les reliefs organiques de chaque applique semblent se prolonger d’un module à l’autre, formant un bas-relief continu, une fresque lumineuse abstraite. Lumières allumées, les zones en creux révèlent leur rôle : elles diffusent une lumière chaude et indirecte, sculptant les volumes depuis l’intérieur.
C’est une approche qui n’est pas sans rappeler certains travaux sur la lumière architecturale encastrée, comme ceux de Daniel Rybakken avec son projet Daylight, évoqué sur le blog (Faux-semblants extérieurs). Mais là où Rybakken cherchait à simuler la lumière naturelle dans une logique d’intégration discrète, Lelouch et Mars font de la source lumineuse un prétexte à la sculpture murale — la lumière n’est pas masquée, elle est exhibée dans toute sa capacité à révéler la matière.
Cette idée de composition libre rejoint aussi la question du luminaire modulaire que le blog a plusieurs fois abordée, notamment autour de la collection Strata de Kasper Kyster. La différence ici tient à la radicalité artisanale : chaque applique étant une pièce unique en plâtre ciré, aucune installation ne ressemble à une autre.
Clémence Mars et Thomas Lelouch : deux parcours complémentaires
Le duo se distingue par la complémentarité de leurs trajectoires. Clémence Mars, diplômée de l’école Duperré puis des Arts décoratifs de Paris (2018), vient de la scène performative et chorégraphique. Sa première collection de mobilier, Space Furniture, créée en résidence à Poush Manifesto en 2021, témoignait déjà d’un intérêt pour les formes organiques et les surfaces texturées. Elle est représentée depuis 2024 par la galerie Scène Ouverte.
Thomas Lelouch, diplômé des Arts décoratifs de Paris en 2015, a co-fondé le studio Atelier Craft la même année, collaborant pendant huit ans avec des marques issues de la mode, du luxe et du sport. Sa formation plurielle en artisanat d’art plâtre, bronze lui permet d’envisager chaque pièce à la fois comme un objet technique et comme une sculpture. C’est cette double lecture qui donne à White Noise sa crédibilité : les pièces ne font pas semblant d’être des sculptures, elles l’assument tout en conservant une pleine fonctionnalité.
Cette démarche de collectible design — terme qui qualifie des pièces situées à la frontière de l’édition limitée et de l’art — s’inscrit dans un mouvement plus large que l’on observe dans la scène française et internationale. La collection Estuaire de Sébastien Coudert-Maugendre (à lire sur le blog), ou encore le travail sculptural d’Andrea Ponti avec Cresta (article dédié), partagent cette même tension entre usage et contemplation. White Noise y ajoute la singularité d’une couleur unique — le blanc —, d’un matériau de prédilection — le plâtre ciré —, et d’une cohérence formelle qui traverse toutes les typologies de la collection.
L’une des particularités de White Noise est sa nature évolutive. La collection ne se présente pas comme un ensemble figé destiné à être édité en série, mais comme un corpus de pièces uniques qui s’enrichit au rythme des résidences, des expositions et des collaborations. La Paris Design Week 2023 a été l’occasion d’une première installation dans la coupole de Poush ; celle de 2024 y a ajouté la table basse dite sauterelle (deux parties à composer, en plâtre ciré et acier) et un trio lampadaire / lampe à poser / bout de canapé. Le lustre avec cristal est venu compléter l’ensemble en juillet 2025, avant que les neuf nouvelles appliques et le chandelier ne soient dévoilés début 2026.
Cette logique d’accumulation progressive, combinée à une unité matérielle et formelle forte, crée un effet de collection au sens plein du terme — un territoire que l’on reconnaît, que l’on peut habiter et composer à sa guise.
Retrouvez le travail de Thomas Lelouch sur thomas-lelouch.com et celui de Clémence Mars sur clemencemars.com.
©Alexandra Mocanu






































