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Design et prévention : Mémoire des Flots traduit la vulnérabilité de nos territoires face à l’eau

Partons ce matin à la découverte du projet développé par Louise Rué, designer française basée à Orléans, en collaboration avec l’ingénieur hydraulicien Gabin Bouvard, interroge notre relation à un risque souvent relégué au second plan : celui des inondations.
À travers une série de vases sculptés baptisée « Mémoire des Flots« , la démarche va plus loin que la simple fonction décorative pour devenir un véritable outil de sensibilisation aux risques naturels. Chaque pièce traduit visuellement des données hydrauliques complexes, transformant des modélisations scientifiques en objets tangibles qui racontent la vulnérabilité de nos territoires face à la montée des eaux.
Nous sommes entre la science, le design, l’art et l’artisanat, pour une démarche chargée de sens !
Du verre soufflé et du bois : une matérialité qui parle d’urgence
Cette collection se décline en quatre vases, chacun dédié à une typologie d’inondation différente : Orléans (rupture de digues sur la Loire), Paris (crue de la Marne et de la Seine), Montpellier (ruissellements), et Saint-Nazaire (submersion marine).
La fabrication des pièces met en œuvre deux savoir-faire artisanaux distincts. Le socle en bois, tourné par Aurélien Molinier, évoque la solidité du territoire. Quant à la partie supérieure en verre soufflé, réalisée par la verrerie Verart, elle capte la lumière et matérialise l’eau dans sa dimension la plus poétique et la plus menaçante à la fois.
Ce dialogue entre le bois et le verre rappelle les explorations matérielles déjà observées dans les projets combinant céramique et verre, où les contraintes techniques notamment le choc thermique deviennent des opportunités formelles. Ici, c’est la modélisation hydraulique qui dicte les volumes : chaque courbe, chaque variation d’épaisseur correspond à une densité de population exposée à l’inondation. Le verre translucide permet de visualiser simultanément l’intérieur du vase représentant le cours d’eau et sa paroi extérieure qui symbolise les habitants touchés.
Orléans : le vase témoin d’un territoire exposé
Le vase Val d’Orléans, première pièce créée en 2022 et exposée à la Collégiale Saint-Pierre-Le-Puellier lors de l’exposition « Tant qu’il y aura des fleurs », illustre parfaitement cette approche. Sa forme intérieure évoque la Loire, ses deux cavités figurent les entrées d’eau (embouchure du Loiret, brèche potentielle) qui inondent le Val d’Orléans, cette zone normalement protégée par les digues. Lorsqu’on remplit d’eau la partie intérieure représentant la Loire, le liquide s’échappe par les brèches et monte progressivement le long de la paroi extérieure. Plus la forme s’élargit brutalement, plus la densité de population touchée augmente : une lecture directe de la gravité d’une crue débordante.
Ce procédé de visualisation par l’objet trouve des échos dans certaines pratiques du design engagé où la pédagogie devient partie prenante du projet. La dimension didactique n’enlève rien à la qualité plastique de l’objet ; bien au contraire, elle l’enrichit d’une strate narrative essentielle.
Une recherche financée et reconnue
Le projet a bénéficié de la Bourse Enowe-Artagon 2024, récompensant sa dimension innovante dans la section design. Cette reconnaissance institutionnelle a permis au duo de poursuivre son travail sur trois nouveaux vases Paris, Montpellier et Saint-Nazaire , actuellement en cours de fabrication. Chaque vase correspond à un type d’inondation spécifique et révèle la diversité des phénomènes hydrauliques auxquels sont confrontés les territoires français.
Le vase Paris, avec sa double topologie représentant la Marne et la Seine, témoigne d’une approche technique particulièrement élaborée. Le socle en céramique supporte trois structures en verre soufflé qui s’entremêlent pour figurer la confluence des rivières et la propagation de l’eau dans le tissu urbain. Quant au vase Saint-Nazaire, il matérialise la submersion marine avec une base en terrazzo tacheté évoquant l’écume et le sable associée à un verre transparent sculpté en couronne, rappelant l’avancée inexorable de la mer lors des tempêtes.
Un design qui rend visible l’invisible
L’approche de Louise Rué et Gabin Bouvard relève d’une pratique du design qui cherche à transformer des données complexes en expériences sensibles. Les modélisations hydrauliques, habituellement cantonnées aux bureaux d’études et aux services de prévision des crues, deviennent ici accessibles au grand public sous une forme inattendue. Cette démocratisation de l’information scientifique par l’objet fait écho aux enjeux actuels du design d’impact, où la capacité à sensibiliser devient aussi importante que la performance formelle.
Le processus de création lui-même témoigne d’une hybridation des savoirs : l’ingénierie hydraulique, la verrerie d’art, le tournage sur bois. Chaque vase nécessite un échange constant entre les modélisations numériques de Gabin Bouvard et le travail manuel de la verrerie Verart, spécialisée dans le soufflage au chalumeau. Cette technique permet de réaliser des formes complexes, organiques, aux variations d’épaisseur subtiles qui traduisent fidèlement les courbes de densité démographique.
Vers une collection élargie
Si le vase Orléans a déjà trouvé son public lors de son exposition en 2022, l’ambition de la série est d’élargir progressivement la palette des risques représentés. Le duo envisage d’autres typologies d’inondations, d’autres territoires, créant ainsi une cartographie poétique des vulnérabilités françaises. Cette démarche, à la fois prospective et pédagogique, rejoint les réflexions contemporaines sur le rôle du design face aux enjeux environnementaux et climatiques.
La dimension artisanale reste centrale dans le projet. Contrairement aux productions industrielles qui standardisent les formes, chaque vase « Mémoire des Flots » est une pièce unique dont les légères variations – inhérentes au soufflage du verre – rappellent que derrière chaque donnée statistique se cachent des histoires humaines singulières. Cette approche artisanale du verre soufflé résonne avec d’autres explorations récentes autour de cette technique, où le savoir-faire manuel devient vecteur d’innovation.
Mémoire des Flots ne se contente pas de documenter le risque : le projet invite à une réflexion collective sur notre rapport au territoire, à l’eau, et à la prévention. En rendant tangible l’abstraction des modèles hydrauliques, Louise Rué et Gabin Bouvard offrent un outil de médiation qui dépasse largement le cadre du design d’objet pour toucher aux champs de la pédagogie, de la géographie et de la culture du risque.
En savoir plus sur la designer : Louise Rué







































































