
Ambre Maillot Yong-Sang présente actuellement sa collection de table basse baptisée Là-haut dans la forêt, du côté de la Paris Design Week. Quatre pieds sculptés, un petit sommet et une belle histoire reliée à une île.
Le pique-nique chemin volcan, un rituel réunionnais qui s’installe au salon
À La Réunion, il existe un rituel que les habitants de l’île connaissent bien : le pique-nique chemin volcan. Le dimanche matin, on part tôt. On cherche un endroit qui offre une vue sur un piton, une crête ou un volcan. On installe la nappe, le repas, et on s’arrête pour regarder.
Ambre Maillot Yong-Sang a pris cette scène et l’a fait entrer dans la maison avec son projet de mobilier. Le plateau de sa table devient un fragment de paysage. Sa présence dans un salon rappelle ce que ce rituel cherche déjà : le partage, la pause, la contemplation, sans forcément avoir besoin de partir en altitude, le paysage vient à vous.
Qui est Ambre Maillot Yong-Sang ?
La designer se définit comme artiste, designer et chercheuse. Son travail explore le design comme support narratif et contemplatif. Elle cherche à faire émerger des récits, des pratiques et des imaginaires liés à son territoire d’origine, l’île de La Réunion.
Avec Là-haut dans la forêt, elle ne traite pas les paysages réunionnais comme un simple décor à reproduire. Elle les regarde comme des espaces qui façonnent des manières d’habiter, de se déplacer et de se retrouver. Le projet s’inscrit dans une réflexion plus large autour d’un design créole indiaocéanique, une façon de rapprocher le mobilier contemporain de modes de vie et de perception du territoire qui échappent souvent aux modèles occidentaux dominants. Un sujet qui devrait parler à toute école de design cherchant à sortir des récits déjà écrits mille fois.
Le choka, une plante envahissante devenue matière première
Côté matière, la table est ornée d’une tresse fabriquée à partir du choka, une variété d’agave introduite à La Réunion pendant la période coloniale, pour ses fibres destinées à la fabrication de cordages. Originaire du Mexique, la plante s’est largement diffusée dans les paysages de l’île, où elle est aujourd’hui considérée comme une espèce envahissante.
Dès le XVIIIe siècle, la fibre de choka sert à de nombreux usages utilitaires : cordages, liens, objets domestiques ou agricoles. Dans un contexte de pénurie et de contraintes économiques, les Réunionnais ont développé des pratiques de transformation de cette matière disponible localement, donnant naissance à des savoir-faire vernaculaires, dont les fameuses savates choka et des chapeaux tressés.
D’autres designers ont déjà cherché du côté des plantes qu’on croise sans les regarder vraiment. Le fauteuil Otto de Max Gunawan utilise un textile de cactus, et l’ananas se transforme aussi en biomatériau sur des projets récents. Le choka rejoint cette famille de matières qu’on juge encombrantes jusqu’à ce qu’un designer leur trouve une seconde carrière.

Le mandaré, un savoir faire de femmes qu’on remet enfin en lumière
Le tressage du choka porte un nom : le mandaré. Ce terme désigne les pratiques de tressage de fibres végétales à La Réunion. Le projet mobilise ce savoir faire local pour montrer qu’un « faire » ancré dans un territoire a toute sa place dans la conception d’objets contemporains.
Dans le village de L’Entre-Deux, où la proximité des ravines favorise l’abondance du choka, un artisanat féminin de transformation et de tressage persiste depuis plusieurs générations, porté par une poignée de tresseuses. Sur la table, les brins sont tressés à cinq, en couleur naturelle, à la manière d’un galon qui borde chaque plateau et chaque pied.
Le sujet du tressage revient d’ailleurs souvent sur nos pages, entre une collection de meubles tressés ludiques et des projets comme MOA, vannerie contemporaine par Eva Marguerre et Marcel Besau, ou encore quand le design rencontre la vannerie par Romain Pascal. En donnant une place centrale à une pratique artisanale portée par des femmes, Là-haut dans la forêt participe à la reconnaissance de savoirs longtemps restés en marge des récits dominants du design.
Une forme qui coule comme un paysage
Son plateau prend la forme d’une flaque aux contours irréguliers, comme une carte dessinée à main levée. La couleur glisse du mauve au rose puis à l’orange, un dégradé qui évoque autant un ciel de fin de journée qu’une coulée de lave qui aurait pris son temps. On pense un peu, avec le sourire, aux montres molles de Dalí : ici, c’est le paysage entier qui semble avoir fondu sur le plateau.
Un petit relief triangulaire, bordé lui aussi de la tresse de choka, se dresse sur le plateau comme un piton miniature. Les pieds reprennent le même dégradé et la même liberté de forme, entre racine et roche volcanique. La galerie tressée court sur tout le pourtour, comme un liseré qui referme le paysage sur lui même.
Cette manière de rendre hommage à un territoire par la forme rappelle la collection Estuaire, qui rend hommage aux fonds marins. Deux projets, deux territoires, une même idée : un meuble peut porter un paysage sans jamais le copier.
Pour suivre le travail d’Ambre Maillot Yong-Sang, direction son compte Instagram, @ambre.maillot.












































