La revue d'architecture et de design
Worknic : quand le bureau devient une trottinette et la trottinette un bureau

Aujourd’hui, c’est lundi, synonyme pour beaucoup du retour au bureau, oui mais les envies d’extérieur, de profiter de la nature et du soleil sont bien là ! Une manière de prolonger le weekend, à l’heure de la généralisation du télétravail, une partie des travailleurs, notamment les plus jeunes, a pris goût à la liberté de choisir son environnement de travail selon son humeur, son niveau d’énergie, ou l’avancée d’un projet.
La workation, travailler depuis un endroit inspirant, plusieurs jours ou semaines, répond à ce besoin, mais elle reste lourde à organiser, à anticiper. Woojin Jang, Dowan Kim, Seokoo Yeo, Suyeon Lee et Jungmin Park, cinq jeunes designers issus du Samsung Design Membership, ont décidé de poser la question autrement : et si le bureau lui même, votre station de travail pouvait venir avec vous, n’importe où, en quelques minutes et cela très simplement ?
C’est le point de départ de Worknic, projet de design industriel présenté à l’exposition MEP 2024 No Futurblem. Le mot est une contraction de work et de picnic, ce qui donne assez bien le ton.
Le « refresh worker », un profil émergent
L’équipe s’est appuyée sur une projection vers les années 2030, avec un profil utilisateur qu’elle nomme le refresh worker : un travailleur de la génération Z qui optimise sa créativité en changeant régulièrement d’environnement. Ni sédentaire, ni en déplacement professionnel classique, ce profil cherche un changement léger, quotidien, sans la logistique d’un voyage. Partir travailler dans un parc, au bord d’un canal, sur une place calme, le temps d’une demi-journée, puis rentrer. Simple en théorie, compliqué sans infrastructure, une ambiance vanlife mais à proximité.
Worknic propose cette liberté de mixer les genres, se déplacer, travailler, se re-déplacer, retravailler.
Une forme qui se métamorphose
L’objet central du projet est la Worknic Mobility : une trottinette électrique qui, une fois à destination, se déploie en poste de travail. Le passage d’un état à l’autre est au cœur du projet, la coque du véhicule vraisemblablement conçue en polymère technique de type ABS ou polycarbonate, matériaux courants dans les mobilités douces pour leur légèreté et leur résistance aux chocs intègre tous les composants nécessaires sans qu’ils soient visibles en mode déplacement. La silhouette reste compacte, proche de celle d’une trottinette cargo, avec une ossature qui semble s’inspirer de sections tubulaires en aluminium pour les parties structurelles. Avec tout de même un look très futuriste, de quoi ne pas passer inaperçu !
Une fois arrivé à destination, l’utilisateur déplie la Worknic Desk depuis l’avant du véhicule : le plateau de travail s’ouvre vers lui, créant une surface de travail individuelle. À l’arrière, la Worknic Chair coulisse sur un système de glissières, libérant une assise pliable avec rangement intégré. L’ensemble se stabilise grâce à une béquille latérale et des bloque-roues sur les roues avant, deux éléments discrets mais fonctionnellement essentiels on a tous vécu la frustration d’une surface de travail qui bouge au mauvais moment.
Sur le dessus, la Light Tower : une colonne rétractable qui se déploie à la pression. Elle embarque des prises de charge pour appareils électroniques et un écran. En mode déplacement, cet écran affiche les informations de navigation en format vertical ; en mode bureau, il bascule à l’horizontale pour afficher les informations liées à la session de travail.
Deux petits crochets complètent le dispositif, à l’arrière supérieur, pour accrocher des sacs légers.
Le service qui complète l’objet
Worknic ne se limite pas à l’objet physique, le projet intègre une couche de service : une application qui recommande des lieux propices au travail à proximité, qui permet de suivre les spots d’autres utilisateurs, de partager sa progression avec des collègues éloignés, et de louer ou restituer la mobilité dans des stations dédiées. Ces stations seraient implantées près des zones résidentielles, en partenariat avec les collectivités locales une façon de requalifier certains espaces publics et d’encourager la découverte de lieux moins fréquentés.
Ce volet service rappelle la réflexion autour du mobilier urbain évolutif que nous avions abordée avec le projet NODE de Xinyi Liu, où la mobilité du mobilier permettait de s’adapter aux usages réels plutôt que de les contraindre. Ici, la logique est la même, à une échelle plus personnelle.
Le bureau et la question du contexte
Il y a quelque chose d’intéressant dans cette approche qui consiste à penser le bureau non plus comme un meuble mais comme un état. La question n’est plus « quel bureau dans quel espace ? » mais « quel espace pour quelle session de travail ? ». Cela rejoint, d’une certaine façon, le paradoxe qu’avait mis en scène Jelena Vucicevic avec sa Landscape Table : comment introduire l’extérieur dans le bureau ? Worknic inverse le problème et emmène le bureau vers l’extérieur.
On avait aussi vu côté coréen comment Hyerim Kim, avec Deskitecture, répondait à la question du télétravail par une micro-architecture de bureau, un monde miniature à personnaliser. Worknic procède d’une philosophie opposée mais complémentaire : ce n’est plus le bureau qu’on enrichit d’environnement, c’est l’environnement que l’on transforme en bureau.
Un projet de fin de programme, pas un produit fini
Worknic est avant-tout un projet de diplôme et de programme de recherche, pas un produit commercialisé. Certains aspects restent à préciser, notamment les détails de fabrication, les matériaux exacts du plateau de travail, la capacité de charge de la batterie, ou encore l’ergonomie réelle du poste une fois déployé. Un plateau de trottinette convertible en bureau, ça demande une attention particulière à la hauteur, à la surface utile, à la stabilité sous vibration. Des questions que les designers ont clairement posées visuellement, sans que le projet soit encore au stade du prototype éprouvé.

Ce qui est notable, en revanche, c’est la cohérence du système proposé : un objet, un service, une communauté d’usage. C’est cette articulation entre le physique et le numérique qui donne à Worknic une dimension prospective crédible, au-delà du seul exercice formel.
Pour approfondir la démarche UX du projet, l’équipe a publié un Worknic UX Book accessible en ligne.































