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ESTRADE : un banc public fait de glissières d’autoroute et de déchets plastiques, par Pierre Villez

Tout a commencé avec un carnet et une pile de glissières d’autoroute aperçue sur le bord d’une route. Pierre Villez, designer industriel basé à Lille, a cette habitude : noter, observer, imaginer. Un déchet dans la rue n’est pas un déchet, plus un déchet lorsque l’on décide d’en faire autre chose… Le projet ESTRADE arrive très vite, l’idée du mobilier urbain semble évident.
Une infrastructure en voie de disparition
La France compte aujourd’hui près de 120 000 kilomètres de glissières de sécurité. Ces rails en acier galvanisé, familiers de nos bords de route et de nos échangeurs, sont progressivement remplacés par des dispositifs en béton, jugés plus solides, voir plus sécuritaire en cas d’accident notamment pour les deux roues. L’acier galvanisé est recyclable à 100 %, mais tout n’est pas encore recyclé dans les filières actuelles, il reste donc un gisement, massif, et assez peu exploré par le design pour le moment.
Pierre Villez choisit la glissière comme élément principal de son assise. La forme ondulée du rail n’est pas cachée dans le projet, elle est assumée. Elle constitue l’identité visuelle de l’objet.
Trois matériaux, une logique cohérente
ESTRADE repose sur trois sources principales.
Le premier matériau, c’est la glissière elle-même, l’acier offre une résistance forte aux conditions extérieures. Il ne rouille pas facilement, il dure, il supporte des décennies d’usage en plein air. Sa surface ondulée donne au banc une silhouette reconnaissable, presque graphique.
Pour l’assise, Pierre intègre une plaque SoftSurface de Le Pavé. Ce matériau est fabriqué à partir de déchets plastiques en polystyrène. Le Pavé, dont on avait suivi le développement dans un précédent article sur le blog, a déjà revaloisé plus de 1000 tonnes de déchets plastiques depuis son lancement. La texture type terrazzo de la plaque joue le contraste avec l’acier galvanisé, gris et mat. Les deux matières se complètent, se répondent, et leur dialogue est aussi une cohérence : tout est issu de ce qui aurait pu finir broyé ou enfoui.
Les pieds, eux, viennent d’anciens échafaudages. Ces tubes en acier galvanisé eux aussi, devenus inutilisables car hors normes, incomplets ou incompatibles avec les systèmes actuels, constituent un troisième flux de déchets industriels. Le designer les cintre pour reprendre les angles de l’ondulation de la glissière. Ce choix n’est pas seulement esthétique : les tubes habillent les arêtes saillantes du rail et renforcent ainsi la sécurité de l’objet sans ajout de matière neuve.
Un objet pensé pour l’espace public
Pierre Villez participe aux réunions de mairie de son quartier, lors de l’une d’elles, il a fallu choisir des bancs pour un parc. Le catalogue proposé répondait à la demande, mais avec des matières premières neuves et brutes. L’idée d’un banc upcyclé destiné aux collectivités a suivi naturellement.

ESTRADE existe aussi en version tabouret, plus minimaliste, pensée pour un usage en mobilier extérieur où la robustesse prime sur le confort d’assise prolongé. Les deux déclinaisons partagent la même grammaire formelle : la répétition de l’ondulation, le galvanisé comme couleur dominante, la plaque SoftSurface comme touche chaude.
Ce type de démarche fait écho à plusieurs projets déjà couverts ici. On pense à Maximum, manufacture française qui revalorisa les barrières de sécurité urbaines en fauteuils Bultan, ou à la Slide Chair du Studio Yann Gandon, qui faisait des rails de rideaux un point de départ formel. On avait aussi abordé la question des barrières détournées avec NODE de Xinyi Liu. Pierre Villez ajoute ici une dimension supplémentaire : il s’adresse directement aux collectivités, ce public qui achète sur catalogue et qui n’a, jusqu’ici, pas souvent d’alternative upcyclée dans ses appels d’offres.
Prototype en cours, maires bienvenus
Le projet est à l’étape prototype, l’objectif est ensuite de présenter ESTRADE aux collectivités locales. Comme Pierre Villez l’écrit lui-même : « si un maire lit cet article, on peut en parler sur un banc quand vous voulez«
Ce genre d’invitation, sans intermédiaire, correspond à la façon dont une partie du design indépendant fonctionne aujourd’hui. Les institutions locales cherchent des solutions durables, locales, chargées de sens. Les designers cherchent des terrains d’application réels, un retour rapide, des projets engagés. Le catalogue standard sert de référence par défaut, faute de mieux. ESTRADE propose un autre point de départ : partir de ce qui existe déjà, en quantité, sur le bord des routes françaises.
Le travail de Pierre Villez est à suivre sur son Instagram et sur son Behance, où l’on retrouve sa démarche centrée sur l’éco-conception et le design de produit.































