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Terre cuite et inertie thermique : CELCIUS réinvente le chauffage durable

Les systèmes de chauffage traditionnels dorment six mois par an, devenant inutiles dès l’arrivée des beaux jours. Cette observation, aussi simple qu’évidente, a conduit l’étudiante Salla Vallotton, jeune diplômée du Bachelor Industrial Design de l’ECAL, à repenser notre rapport aux équipements thermiques domestiques avec son projet de diplôme CELCIUS. Et si un même dispositif pouvait chauffer l’hiver et rafraîchir l’été, en s’appuyant sur les propriétés millénaires d’un matériau naturel : la terre cuite ?
La terre cuite, matériau thermique ancestral revisité
La terre cuite, ou terracotta, traverse les siècles sans prendre une ride. Utilisée depuis l’Antiquité dans les architectures méditerranéennes et orientales pour ses qualités thermiques, elle possède une haute inertie thermique qui lui permet d’absorber lentement la chaleur et de la restituer progressivement. Cette capacité à maintenir une température stable dans le temps en fait un matériau idéal pour réguler naturellement les ambiances intérieures.

RELLA lampe à poser en céramique par Raquel Pau
Comme nous l’avons vu avec d’autres créations utilisant la céramique et la terre cuite, ces matériaux apportent non seulement de la chaleur visuelle à nos intérieurs, mais aussi une certaine douceur naturelle grâce à leur aspect parfois brut. Avec CELCIUS, Salla pousse cette réflexion un peu plus loin en exploitant les propriétés physiques du matériau pour créer un véritable dispositif bioclimatique.
Un système double fonctions : chauffer et refroidir
Le projet CELCIUS explore comment un système de chauffage pourrait intégrer une fonction de refroidissement passif, (comme nos climatiseurs réversibles) prolongeant ainsi son utilité sur l’ensemble de l’année. Contrairement aux radiateurs conventionnels qui restent silencieux durant l’été, ce dispositif en terre cuite travaille en continu, s’adaptant aux saisons et aux besoins thermiques des occupants.
Cette démarche résonne avec les modules en terre cuite imaginés par Emerging Objects pour remplacer la climatisation classique, où la porosité naturelle de la terre cuite permettait un rafraîchissement par évaporation. CELCIUS semble aller plus loin en proposant une véritable réversibilité thermique, capable de s’adapter aux deux saisons extrêmes.

Le radiateur sculptural et durable de Dimitry Hlinka et Nicolas Pinon
L’approche rappelle également le radiateur sculptural Entropie de Dimitry Hlinka et Nicolas Pinon, qui repensait déjà la forme et la fonction du radiateur en mêlant techniques ancestrales et technologies contemporaines. Ici, Salla Vallotton mise sur l’intelligence passive du matériau plutôt que sur la multiplication des technologies embarquées.
L’inertie thermique comme principe actif
Le principe est élégant par sa simplicité : la haute inertie thermique de la terre cuite permet au système d’accumuler la chaleur durant les périodes de chauffe, puis de la diffuser lentement et uniformément. En été, ce même principe fonctionne en sens inverse : la terre cuite peut absorber la chaleur ambiante et créer un effet de rafraîchissement passif, particulièrement efficace dans des architectures pensées pour la ventilation naturelle.
Cette approche low-tech, qui privilégie les propriétés naturelles des matériaux aux systèmes énergétiques complexes, s’inscrit parfaitement dans les réflexions contemporaines sur la sobriété énergétique et l’habitat bioclimatique. On retrouve cette même philosophie dans le rafraîchisseur low-tech imaginé par le studio Entreautre, qui exploitait l’évaporation naturelle pour tempérer l’air ambiant sans consommation électrique. La terre cuite devient ainsi un régulateur thermique naturel, un thermostat minéral qui travaille silencieusement au confort des habitants.
Repenser nos équipements domestiques avec intelligence
Au-delà de la seule question thermique, CELCIUS participe d’un mouvement plus large de réappropriation des solutions passives et des savoir-faire traditionnels. Cette tendance traverse le design contemporain, des systèmes de climatisation aux objets du quotidien. Le garde-manger revisité NADARA, par exemple, exploitait les principes ancestraux de conservation par évaporation pour préserver les aliments sans réfrigération électrique.
Ces projets partagent une même conviction : les solutions les plus pertinentes pour répondre aux enjeux climatiques ne résident pas nécessairement dans l’accumulation de technologies, mais parfois dans la redécouverte et l’optimisation de principes physiques éprouvés depuis des millénaires. La terre cuite, matériau humble et universel, devient l’incarnation même de cette intelligence passive.

Un projet de diplôme qui questionne notre rapport à l’énergie
Diplômée de l’ECAL en 2025, Salla Vallotton rejoint cette génération de designers qui questionnent les modèles de consommation établis et cherchent des alternatives durables. À l’image d’autres projets étudiants présentés sur BED, CELCIUS témoigne d’une approche mature qui dépasse la simple exploration formelle pour interroger les usages et proposer des solutions pertinentes aux enjeux environnementaux actuels.
L’ECAL, institution suisse reconnue pour la qualité de ses formations en design industriel, accompagne régulièrement des projets ambitieux qui conjuguent innovation matérielle, conscience écologique et esthétique soignée. Le Bachelor Industrial Design dont est issue Salla Vallotton forme des designers capables de penser les objets comme des systèmes complexes, intégrant contraintes techniques, enjeux environnementaux et dimensions sensibles.
Vers une généralisation des systèmes bioclimatiques ?
CELCIUS pose une question essentielle : pourquoi nos équipements thermiques ne seraient-ils pas pensés pour fonctionner toute l’année ? Cette interrogation pourrait bien inspirer fabricants et architectes à repenser la conception même de nos systèmes de confort domestique.
Plutôt que de multiplier les équipements spécialisés (chauffage, climatisation, ventilation), l’approche de Salla Vallotton suggère qu’un dispositif intelligent par sa matérialité même pourrait répondre à plusieurs besoins avec élégance et sobriété. Une piste prometteuse pour réduire notre empreinte énergétique tout en améliorant notre confort quotidien, particulièrement pertinente à l’heure où les épisodes caniculaires se multiplient et où la question de la climatisation devient centrale dans nos habitats.
Le projet CELCIUS illustre comment le design industriel peut se mettre au service de la transition écologique, non pas en ajoutant de la complexité technologique, mais en révélant et en amplifiant les propriétés naturelles des matériaux qui nous entourent depuis toujours. Une leçon d’intelligence passive qui pourrait bien inspirer les futures générations d’objets de nos intérieurs, de la conservation alimentaire au confort thermique, en passant par la gestion de l’humidité et de la qualité de l’air.
Plus d’informations sur la designer : Salla Vallotton et sur l’école ECAL


































































