La revue d'architecture et de design
Cette assiette connaît votre portion de spaghettis mieux que vous, par Michele Venisti

Il y a des gestes que l’on fait chaque semaine sans jamais y penser vraiment. Pour les fans d’Italie, les sportifs, ou simplement les gourmets de la pasta, doser les spaghettis en fait partie. On attrape la poignée de pâtes, on jauge à l’œil, on se trompe souvent, on en rajoute, un peu, beaucoup, souvent trop et on finit soit avec un fond d’assiette soit avec de quoi nourrir un régiment.
Michele Venisti, designer italien, a décidé de régler le problème, non pas avec une application, ni avec une balance connectée, ou autre gadget qui termine dans le fond d’un tiroir, mais simplement avec une assiette.
Le projet s’appelle 80 grammes. C’est le poids d’une portion de spaghettis pour une personne, selon les standards de la gastronomie italienne. Et c’est aussi le nom que Venisti a donné à cette assiette en céramique qui intègre la mesure directement dans sa forme.
La fonction naît de la forme
Le principe est minimaliste, deux ouvertures sont ajoutées sur le bord de l’assiette. Avant la cuisson, on glisse le paquet de spaghettis dans ces encoches, et l’on obtient la bonne quantité. Pas de calcul, pas d’estimation. La forme fait le travail.
Ce type d’approche, où l’objet absorbe une fonction sans en faire de bruit, rappelle ce que l’on avait observé sur le blog avec le Doc’Spag, cette assiette pensée pour faciliter l’enroulement des pâtes autour de la fourchette. La question des spaghettis et de leur design est décidément une conversation qui ne se ferme pas.
On retrouve aussi dans le projet de Venisti cette même logique que Maxence Bouisset avait explorée dans son projet Fjällmat, où un objet réversible assume deux fonctions sans compromis visible. Un seul objet, plusieurs étapes de vie.
La céramique, matière juste
Le choix de la céramique est important, c’est une matière qui parle de permanence et de quotidien. Elle tient la chaleur, elle est dense, elle vieillit bien. Elle est aussi la matière historique de la vaisselle de table en Europe du Sud, intimement liée à la culture culinaire italienne. En choisissant la céramique plutôt qu’un plastique technique ou un alliage de cuisine, Venisti ancre son objet dans la continuité d’une tradition. L’assiette à pâtes garde son aspect familier, sa rondeur, son caractère domestique.
Sur le blog, nous avons exploré plusieurs fois la céramique comme terrain de création, des formes façonnées comme du chewing-gum par Steven Edwards aux recherches de Raw Edges sur la surface et la matière. Ici, on est à l’opposé de toute démonstration formelle. La céramique est au service de quelque chose de très précis, de très concret.
Un fond arrondi qui change tout
Au-delà de la mesure, la forme intérieure de l’assiette a été pensée pour accompagner le geste du repas lui-même. Le fond arrondi facilite le mouvement de la fourchette au moment d’enrouler les spaghettis. Il favorise aussi ce que les Italiens appellent la mantecatura, ce travail de liaison de la pasta avec son assaisonnement directement dans l’assiette, jusqu’à obtenir une texture lisse et homogène. C’est un détail de forme qui change l’expérience sans se donner en spectacle.
C’est peut-être là que réside le talent le plus discret du projet : aucune de ces fonctions ne se voit au premier coup d’œil. L’assiette ressemble à une assiette. Les encoches dans le bord pourraient passer pour un motif. Et pourtant, l’objet est traversé d’une intention précise à chaque centimètre.


Michele Venisti, designer de gestes
Michele Venisti est un designer italien dont la pratique tourne autour de cette question du geste quotidien transformé en expérience de design. Son travail se retrouve sur son site michelevenisti.it et sur son compte Instagram @michele_venisti_designer. La démarche est cohérente : partir d’une action banale, identifier ce qui cloche ou ce qui manque, puis proposer une réponse par la forme plutôt que par la technologie.
Le résultat avec 80 grammes est un objet qui accompagne les pâtes depuis leur pesée jusqu’au dernier tour de fourchette. Un objet qui ne fait pas de bruit, ne se connecte à rien, et n’a pas besoin de mode d’emploi. Ce qui est peut-être la forme la plus efficace du design.
En savoir plus sur le designer : Michele Venisti
©Dario Dinocca






























